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L’itinéraire déroutant d’une robe souillée.

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L’itinéraire déroutant d’une Robe souillée

L'itinéraire déroutant d'une robe souillée

Elle s’enterre sous un lourd secret. Ses maquillages l’aident à cacher les cernes et les traces que dessinent les larmes sous son beau visage. Elle traine un secret qu’elle aurait voulu ne jamais découvrir. Elle redoute le mal qui est en chemin, qui s’avance vers elle, lentement mais surement, tardant à se révéler mais qui, quoique tapi dans l’ombre fait autant de dégât comme s’il avait déjà été là. Il n’y a jamais eu de pire ennemi que la crainte des jours à venir. Laanie fait semblant. Vagues de menteries et de facéties, elle porte un sourire semblable à ceux qu’arborent les mannequins à un concours de beauté : Faux et calculé.

À vingt ans, Laanie se considère comme outrageusement belle. La jeune fille au corps et au visage de rêve s’est toujours laissé tenter par le jeu de la beauté et tout ce qui va avec. À vingt ans, Laanie est une instagrameuse très populaire. Les 30k de followers qui suivent ses faits et gestes peuvent en attester. Au-delà des études en management touristique que fait Laanie, elle est aussi une Make-up Artist. Elle donne des conseils pour les maquillages, le soin de la peau et des cheveux sur sa page Instagram et sur son channel youtube. Sous la galerie de la maison familiale, elle reçoit tous les weekends des filles qui souhaitent changer de coupes de cheveux. Elle est, aux yeux de tout le monde, cette femme épanouie et comblée. 

À vingt ans, Laanie vit avec sa mère et son beau-père. Elle était encore une enfant lorsque son père périt dans un accident survenu dans une mine de sable. Huit ans, ce n’est pas un âge à perdre un parent. Il le manquait énormément, tous les jours, et elle en avait souffert, de ce manque, de son manque. Laanie et sa mère avaient tout fait pour joindre les deux bouts depuis. La mère et la fille, soudées comme jamais, avaient fait du chemin pour en sortir. Les nuits étaient souvent difficiles, interminables où la faim, leurs fidèles compagnons, racontaient à leurs ventres de sordides histoires qui avaient toujours su faire rire leurs tripes tellement celles-ci gargouillaient. Lorsqu’à ses seize ans, sa mère rencontra quelqu’un : riche, beau et affable, Laanie ne s’était pas opposée à ce que sa mère se marie à cet homme veuf et père d’une fille de dix-huit ans et d’un garçon âgé de dix ans. Elles n’avaient manqué de rien depuis. En un rien de temps, Laanie était passée de la misère à l’opulence.

Deux mois de cela, elle avait posté les photos de son récent voyage avec toute sa famille sur un yacht en Floride. Famille heureuse, famille bénie, tous rêvent secrètement que la sienne soit comme celle-là. Les photos, réussies et non retouchées, représentant à chaque fois une Laanie heureuse, détendue et souriante, avaient récolté pas mal d’une dizaine de milliers de ‘‘Likes’’. Toutes les filles rêvent d’être comme Laanie. Tous les mecs veulent un bout de Laanie. Sauf Laanie elle-même. Ce que tous ignorent, et pas même ses parents, c’est que Laanie avait passé la majeure partie de ce voyage à pleurer et vomir. 

Si je cours, où donc irais-je ?

Femme dans le corps, petite fille dans l’âme.

Si je fuis, ou m’abriterais-je ?

Jouet au défaut de fabrication, je suis tombée entre les mains du mauvais maitre.

Laanie, l’exemple de la fille épanouie. Voilà presqu’un mois depuis qu’elle a fait la une d’un magazine très coté en Haïti. Une jeune influenceuse se fait remarquer sans se dénuder pour autant. Tel avait été le titre accrocheur de ce numéro de journal. Voilà qui reste un mystère pour certains : aucune photo aguicheuse, aucune photo à caractère obscène, aucune mauvaise presse, et voilà que Laanie attire les abonnés comme le marchand de fresco attire miels et petits écoliers. N’est-ce pas là l’exemple parfait que tout le monde doit suivre ? Ce monde en panne d’influenceurs et de personnalités non toxiques. Laanie, l’avenir d’une jeunesse désenchantée. Si seulement ils savaient tous combien elle-même se considérait comme une fille perdue

Hier dans la soirée, elle a reçu un mail de la part d’une startup spécialisée dans la création d’événements : ‘‘Mademoiselle Laanie, nous vous invitons à prendre part avec nous en tant que panéliste lors d’une activité qui se tiendra le mois prochain autour de la thématique : Femme, jeunesse et réussite en Haïti. Elle se tiendra à l’hôtel Marriott. » Elle avait pouffé de rire. Comment ont-ils pu avoir l’audace d’associer son nom à ce mot si dangereux qui est la réussite ? Faut-il simplement avoir des milliers d’idiots qui vous suivent et vous harcèlent de messages déplacés et de photos obscènes pour que l’on me considère comme une femme réussie ? S’était-elle alors demandée. Qu’a-t-elle à chanter à des gens plus âgés qu’elle autour de la réussite et du sentiment d’accomplissement ? S’il est vrai que l’âge ne définit nullement ce qu’une personne a, à raconter, le problème résidait dans le fait que Laanie en son for intérieur se considérait comme un grave échec. Une histoire à dormir debout, trop belle pour être vraie. Une fourberie…

Le monde est un vaste tourbillon dans lequel je me perds un peu plus minutes après minutes

J’ignore où je vais,

Voilà fort longtemps que j’ai égaré mon chemin

Je suis une escroquerie

La meilleure pièce exécutée par un clown pathétique.

Elle avait néanmoins accepté l’invitation. Attirée par les projecteurs que lui offrirait cette activité malgré elle. La popularité est un monstre marin qui finit par avaler tous les Jonas qui osent l’approcher…

Au diner, cet après-midi, son beau-père l’avait longuement regardé, lui avait fait son plus beau sourire, puis lui avait déclaré : « Regarde-toi, belle-fille, ma fierté, ma joie, ma gloire et ma faiblesse. Que ne ferais-je pour toi, ma jolie ? » De toutes ses belles paroles, elle n’avait retenu qu’un seul mot : faiblesse. Elle réprima un fou rire. Puis, prétextant un soudain malaise, elle avait esquissé un faux sourire à ce dernier, puis avait quitté la table. Quinze minutes plus tard, elle quittait la demeure familiale au volant de la voiture de sa mère. 

Elle roula jusqu’à Kenscoff. Là, elle stationna près de la route et resta pendant longtemps au volant de la voiture. Kenscoff dominait l’arrondissement de Port-au-Prince et ses environs. Ici, tout lui paraissait petit, ses problèmes aussi. Elle avait ce sentiment de pouvoir tout dominer, d’avoir pour une fois le contrôle sur les événements de sa vie. 

Car voici, elle était perdue. Complètement vidée. Mal au point, ignorant quel pied mettre devant. Laanie n’avait aucune emprise sur elle-même ni sur ce qui pouvait lui arriver. Elle était à ce stade de sa vie, où, rongée par les remords, il lui arrivait de penser à la mort et à ses vertus…

Toutes les fois qu’elle était accablée par toutes ses idées noires, elle finissait par penser à Maritza. Maritza, sa chère demi-sœur, sa confidente, la seule vraie amie qu’elle avait connue. Les deux jeunes femmes, s’étant prises d’affection, avaient su créer une relation solide et sincère. Pour Maritza, Laanie n’était pas cette fille venue lui piquer son père. Pour Laanie, Maritza n’était pas cette gosse de riche regardant tout le monde de haut. Non, elles étaient amies, sœurs et s’épaulaient envers et contre tout. Maritza était une tumultueuse née, amante des soirées entre copines et des boites de nuit, avec un gout immodéré pour la mode et les fringues. Laanie, loin d’être une fille coincée, possédait cependant tous les symptômes d’une fille réservée, ne s’ouvrant pas facilement aux inconnus. Alors que Maritza était sympathique, il fallait contourner Laanie à plusieurs reprises pour finalement trouver une brèche et pénétrer sa bulle. Peut-être était-ce le monde tel qu’elle l’avait connue, mais Laanie n’avait jamais su totalement donné sa confiance. La pauvreté génère de la méfiance. Sa mère s’était faite abuser par le passé par des hommes qui prétendaient vouloir les aider. Mais Maritza, l’espace de quelques instants, lui avait insufflé un peu de son insouciance. Elle avait retrouvé confiance en elle, une confiance longtemps ensevelie sous le poids de la misère et de la mauvaise conscience qui vient avec. Maritza lui avait redonné le gout des choses et des gens.

Laanie venait tout juste de fêter ses dix-huit ans lorsqu’un soir, Maritza, prise d’une soudaine malaise atroce, avait été transportée d’urgence à l’hôpital le plus proche. Elle avait énormément souffert et ne s’en était point sorti. On découvrit quelques temps après que Maritza, alors âgée de vingt ans, venait tout juste de subir un avortement. Personne n’avait cherché plus loin. « Maritza couchait à droite et à gauche. L’un de ses copains avait dû la mettre en cloc. », avait lâché son père sans aucune émotion dans sa voix la veille des funérailles. La famille fit son deuil. Maritza était subitement devenue à la maison un sujet censuré. Le père, chrétien convaincu, avait vu là un signe que le diable s’était emparé de l’âme de sa fille et que cela avait fini par la mener à sa perte.

Alors que les jours devenaient semaines et que les semaines aspiraient à devenir mois, Laanie s’était doucement vue, glisser dans une violente dépression. Elle avait perdu sa meilleure amie et tout le monde agissait comme si Maritza avait été la pire des espèces, bonne à jeter aux ordures. Juste parce qu’elle avait fait un avortement. On oubliait qu’elle avait eu une vie, qu’elle aspirait à des rêves, qu’elle avait eu des qualités. Comme la mer, prise au piège par les marées, les vagues et les courants qui l’en empêche de faire d’autres mouvements, Laanie, embringuée dans un marasme de peines et de désillusions, n’avançait qu’en faisant semblant. Était-ce ainsi que sont appelées à disparaitre toutes les bonnes personnes ? Comme Maritza dans l’oubli et le déshonneur ?

Quelques mois après la mort de sa sœur, elle était tombée par hasard sur un journal intime, caché sous le matelas dans la chambre que jadis occupait Maritza. Là, elle avait découvert une Maritza amante des belles lettres, mélancolique, rêveuse, croyant à l’amour et aux folies qu’elles nous font faire. Mais aussi, elle avait découvert une jeune fille souvent triste, luttant contre des nuits insomniaques répétées. Mais encore, elle y avait découvert le responsable de la mort de Maritza… 

Mon malheur vient la nuit, sauf le samedi soir

Mon malheur est croyant, chrétien pratiquant

Mon malheur arrive, sobre, maitre de ses actes,

Possession et emparement,

Mon malheur emporte tout sur son visage

        Tels les excès d’un cyclone en furie,

Mon malheur est un homme qui me ressemble comme deux gouttes d’eau…

Tout lui avait alors paru clair et limpide. Jamais auparavant n’avait-elle été autant choquée par la découverte d’une vérité. La vérité, c’est que Maritza se faisait constamment abuser sexuellement par son père. Il l’avait mise en cloc, elle avait préféré avorter au lieu de porter l’enfant de ce chien d’homme, cette ignoble créature. Elle y avait laissé la vie. Laanie n’y avait pas cru, au début, tellement les descriptions ne correspondaient guère à l’homme qu’il connaissait. Mais les pages suivants avaient estompé toute prétention de doute en son for intérieur.

Elle est une petite fleur trouée par les morsures de dent d’un chien vilain,

Âme flagellée,

Cœur fouetté,

Voilà longtemps qu’elle a cessé d’exister.

Le père de Maritza, le beau-père de Laanie, n’était autre qu’un lion déguisé en mouton, qui, revêtu de son manteau de disciple du Christ, cachait bien son jeu. Une bête féroce qui avait pris sa propre fille comme proie. Cet homme n’était rien d’autre qu’un mensonge inventé de toutes pièces, un mensonge qui frappait fort et qui sur son passage enlevait aux autres leur gout de vivre. Maritza était morte bien avant cela. Abusée, violée, cassée au plus profond d’elle-même, Maritza avait revêtu un manteau de faux-rires pour cacher le mal qui l’habitait, et tenter de faire périr le souvenir des nuits qu’elle passait à se faire prendre en levrette par son propre père. Certaines de nos âmes, lassées de se faire mutiler, partent pour l’au-delà bien avant que nos corps suivent le même itinéraire…

Laanie avait pris tout son courage et avait montré le journal à sa mère. Cette dernière, après en avoir lu le contenu, l’avait refermé avec un dégout certain dans les yeux, et avait dit :

« Elle ment. Cette fille a toujours été une menteuse. »

« Mais maman, tous les faits sont là, avait répliqué Laanie. Pourquoi ne veux-tu pas voir ce qui s’est passé ? Ne penses-tu… »

« Assez ! Avait crié sa mère. Tu divagues Laanie. Je ne vais pas perdre mon mari à cause d’une fille dérangée qui est la seule responsable de sa mort. Je ne veux plus entendre cette histoire. »

Laanie avait compris la leçon. Maritza ne comptait plus. Seuls l’argent et les privilèges avaient désormais de la valeur aux yeux de sa mère. Pourquoi d’ailleurs risquer de perdre tout ce qu’elle possédait désormais pour une pauvre fille qui n’avait pas su fermer sa jambe quand il le fallait ? Laanie était toute seule dans cette histoire. 

Et elle avait continué à faire semblant. A sourire à tout le monde. À faire la belle, puisque c’était ce qu’elle faisait de mieux, disparaitre sous le voile des maquillages et sous les projecteurs des appareils photo. Ses maquillages la protégeaient du monde mais la protégeaient aussi d’elle-même. Laanie se perdait encore plus, à mesure que le monde s’ouvrait à elle. Une fois que l’âme n’y est plus, on perd toute envie de déceler le beau et l’esthétique dans l’univers, les petites choses et les créations humaines. Elle vivait sans espérer, s’égarant peu à peu dans le jeu de la popularité. 

Elle était redevenue l’ancienne Laanie, celle qui voyait le mal partout et qui se méfiait de toutes choses et de tout le monde. Les compliments n’avaient plus aucun sens pour elle, sinon qu’ils essayaient, en l’assenant de vains éloges, de la mystifier et de la profiter au besoin. Elle surveillait les faits et gestes de son beau-père, attendant le jour idéal où elle aurait enfin l’occasion pour lui balancer ses quatre vérités. Elle répugnait tout de lui, son rire sonnait désormais creux à ses oreilles. Son côté bienfaiteur cachait nécessairement quelque chose ou quelques pulsions sordides. Paranoïa ou excès de vigilance, Laanie évitait de se trouver à deux avec lui dans la même pièce. 

Et lorsqu’il s’était mis à la complimenter pour chacune de ses réalisations, Laanie prit peur. Elle était la suivante, se disait-elle. Un jour, son beau-père viendrait à elle et lui demanderait des comptes. S’il ne s’était pas gêné pour abuser de sa propre fille, pourquoi hésiterait-il à lui faire la même chose ? Lorsqu’au diner du vendredi saint, il lui avait passé une main dans les cheveux tout en la complimentant pour le poisson qu’elle avait préparé à elle seule, Laanie avait réprimé une forte envie de vomir. Lorsqu’à la récente croisière que toute la famille avait ensemble effectuée il lui avait enlacée puis effleuré un bout des tétons, Laanie sut que son heure était presque, que dans un jour ou deux il viendrait à elle, et lui ferait subir ce qu’il avait fait subir à Maritza. Elle eut de la fièvre à force d’imaginer le pire. 

Et depuis, Laanie attend son bourreau de pieds fermes. Toutes les nuits, avant de se coucher, elle place un couteau sous son oreiller. 

Le diable nous guette. Autant le guetter aussi !

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3 commentaires
  1. Mathurin dit

    PergolAyiti
    Une beauté
    C’est tout

    1. pergolayiti dit

      Merci😍

  2. […] Lire aussi>>L’itinéraire déroutant d’une robe souillée. […]

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