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On s’est aimé pourtant 5

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Partie V

À la mémoire de Catherine. Pour toutes les belles choses que toi et moi aurions dû vivre ensemble…

Ils repensèrent au temps qu’ils avaient perdu. Tout ce qu’ils auraient pu vivre ensemble. Ce temps qu’ils avaient gâché, empêtrés dans le vilain jeu de qui a raison ou non. Les remords les assaillirent subitement, et ils s’en voulurent. Pour ne pas avoir dit les mots au temps convenu, pour avoir joué au plus fier lorsqu’il aurait été mieux de faire profil bas. Tous les “et si” refirent surface, et ils se sentirent mal, abattus, désorientés. Se rendant subitement compte de leurs gaucheries et vilaines erreurs. Mais qu’avaient-ils à dire? Si l’eau qui coule sous le pont efface les transgressions, peut-elle servir de prétexte pour sonner le glas du renouveau? Quel renouveau? Ne faut-il pas se contenter de ce qu’on a déjà obtenu et accepter? C’est toujours difficile d’accepter. Accepter que le tour a déjà été fait, et que l’on s’est trompé à maintes reprises en effectuant son show. Accepter qu’un temps n’est plus, qu’il faut avancer et oublier. Faire table rase et avancer. Mais comment? Comment essaie-t-on de passer à autre chose lorsqu’on sait pertinemment que nous aurions pu faire mieux? Que nous aurions dû faire mieux? 

  • On s’est aimé pourtant, lui dit Adley.
  • Oui, je le crois aussi. Lui répondit Nehemia
  • Es-tu au moins heureuse, Mia? 

Elle lui offrit son plus large sourire

  • Je le suis, Ad. Je le suis. 
  • Hum, fit-il. Moi non, je ne le suis pas. 
  • Je sais, lui dit-elle. Je sais que tu ne l’es pas, Ad. 

Un ange passa. Adley finit par briser le silence:

  • Je t’ai menti un peu plus tôt dans la soirée.
  • Ah oui?
  • Ouais… Je t’ai menti au sujet de mon père. Néhémia, la vérité, c’est que je n’ai pas adressé la parole à mon père cela fait maintenant quatre ans. La vérité, c’est que je me suis endetté jusqu’au cou pour pouvoir ouvrir ce restaurant.
  • Je sais.
  • Quoi? 

Il sursauta. Elle ne dit rien. Il dit sous un ton s’apparentant à de l’affirmation:

  • Tu lui as parlé.

Elle confirma d’un hochement de tête. 

  • Quand? demanda-t-il.
  • Avant de venir te voir. 

Il sourit. Elle poursuivit:

  • Il veut t’aider. Réparer ses erreurs. Il veut être présent pour toutes les fois où il t’a laissé tomber. Sa santé n’est plus ce qu’elle était avant, Adley. Alors il veut faire table rase du passé, et vivre en bons termes avec son unique fils, avant que sa vie ne s’éteigne. 

Il prit longtemps avant de répondre. 

  • C’est… compliqué.
  • Mais qu’est-ce qui ne l’est pas mon cher? Qu’est-ce qui ne l’est pas?

Il demeura longtemps tête baissée. Le lecteur MP3 jouait à présent A thousand years de Christina Perri. Au bout d’un instant passé à se torturer l’esprit, il finit par dire:

  • J’ai une demande à te faire,  Néhémia.
  • Ne le fais pas, je t’en supplie. 
  • Il le faut pourtant. 
  • Non…

La voix de Néhémia se cassa subitement. Elle voulait implorer, mais en avait-elle réellement la force? Elle se contenta donc de constater. 

  • Reviens dans ma vie, Néhémia. Je fais de mon mieux pour ne pas flancher, mais je m’y prends mal… Je t’en prie… Reviens. Je ne te promets pas le bonheur parfait, mais je suis certain de ne plus commettre les mêmes stupides erreurs. 
  • Non, Adley, non…
  • Tu sais, tu n’es pas obligée de me répondre ce soir, tu pourras prendre le temps que tu voudras. Je n’ai jamais cessé de t’aimer, Mia. Je t’aime Mia, et là je me demande comment j’ai pu vivre sans ton amour aussi longtemps. Pendant toutes ces années, je m’en suis voulu pour tout le mal que je t’ai fait. Et là, j’ai la chance de pouvoir te rendre heureuse, à nouveau. Te souviens-tu de tout le bien que nous savions nous faire? Je suis certain que tu t’en rappelles encore. Laisse-moi nous réparer, permets-le moi.
  • Tu ne comprends pas, Adley. Tu ne comprends rien du tout. Lui dit-elle.
  • Quoi, Mia? Quoi? Qu’est-ce que je suis censé comprendre? Qu’il est trop tard? Que notre temps est passé, qu’il n’existe plus de toi et moi? Ne penses-tu pas que je connais tout ça? Je ne te demande pas de reprendre notre histoire là ou elle a pris fin. Je t’invite à en recommencer une autre avec moi.

Elle eut un léger sourire, rempli de compassion et de tristesse.

  • Je ne suis pas venue pour ça, dit-elle. Je ne suis pas venu te voir pour recoller les morceaux.  

Là, il sut que quelque chose clochait. Pour avoir vécu pendant longtemps avec la femme assis en face de lui, il comprit que quelque chose n’allait pas, que ce qu’il s’apprêtait à découvrir n’allait guère lui plaire. Il se résolut donc à se taire, attendant qu’elle poursuive.

  • Il ne me reste presque plus de temps, Ad. 

Il jeta un coup d’œil à l’horloge, puis dit:

  • Ne t’inquiète surtout pas, je te ramènerai moi même chez toi s’il le faut.

Elle secoua négativement la tête. 

  • Là, je suis en train de jouer les dernières secondes des temps additionnels. 

Il ne comprenait toujours pas où voulait elle en venir. 

  • De quoi tu parles, Mia?

Elle resta muette pendant au moins deux longues minutes. Deux longues minutes insupportables pour Adley. Il ne dit rien, lui donnant du temps afin qu’elle puisse correctement rassembler ses idées. 

Elle finit par lui avouer:

  • J’ai un cancer. Un cancer du cerveau. Depuis tantôt trois ans. Je suis une âme en sursis, Adley. Je puis partir à n’importe quel moment. 
  • Mon Dieu, fit-il, Mon Dieu…

Et sans même s’en rendre compte, il se mit à pleurer. Comprenant subitement la raison de cette visite impromptue. Elle était venue lui dire adieu. 

  • Ne me pose aucune question sur ma maladie, Adley. Je t’en supplie. Ne me parle pas de chimiothérapie, ne me demande surtout pas d’avoir la foi, tu sais que je n’en ai jamais eu. Je ne suis pas venue pour ça non plus. Je suis là pour toi, je suis là uniquement pour te faire du bien. 

Elle enchaîna : 

  • Tu trimballes une peine qui n’est pas tienne. Tu portes en toi un fardeau qui ne t’appartient pas, qui ne t’a jamais appartenu. Tu te sens mal de la mort de ta fille et de ce qui est arrivé à Vanessa, mais ce n’est pas de ta faute. Tu as fait ce qu’il fallait. Tu aurais été un père et un mari formidables. Je n’ai point de doute à ce sujet. Mais, Ad, il faut accepter ce qui est déjà arrivé. Il va falloir, pour ton plus grand bien, accepter de finalement faire ton deuil. Il est certaines personnes qui ne quitteront point nos cœurs, pourvu que le souvenir de leurs absences ne nous empêchent pas d’être heureux.

Il pleurait encore. Cependant, toute son attention était bel et bien figée sur ce que lui disait Nehemia. Mais comment être heureux lorsque pendant si longtemps nous avons appris à nous complaire dans notre affliction? Les chagrins et les remords ont la peau dure. Adley était bien au courant de sa souffrance, de son incapacité à pouvoir s’attacher aux humains et de sa peur littérale du bonheur et de ses alliés. Il savait aussi qu’il n’avait jamais pu correctement faire le deuil de son bébé et la tragique fin de Vanessa. Mais que pouvait-il? La vie n’est-elle pas ainsi faite? Vivre, souffrir, mourir. Pouvait-il espérer mieux? 

  • Je ne sais pas faire autrement, dit-il entre deux sanglots. Je ne peux pas. Six ans que cela dure, je ne sais pas comment y parvenir… Mais j’ai essayé, je te le jure, j’ai tant essayé. 
  • Alors, réessaye encore, Ad. Tu le dois à toi-même. Tu le dois à ta fille et à Vanessa. Tu feras ce que tu peux, mais tu le feras bien.
  • Hum… fit-il. 

Un long silence vint prendre place entre eux deux. Adley ne pleurait plus, mais son regard était perdu dans le vide. Néhémia avait le regard fatigué. C’était le regard d’une femme qui avait tant vu, qui avait tant vécu, qui avait tant gagné, qui avait tant perdu… Elle semblait pourtant apaisée, en paix avec ses choix et ce qui allait s’ensuivre. 

  • Mais jamais trop loin de l’autre, nous serions maudits… 
  • Comment? l’interrogea Néhémia.
  • Je cite les paroles d’une chanson que j’ai toujours appréciée. Mais jamais trop loin de l’autre, nous serions maudits.
  • Tu crois vraiment que toutes les mauvaises choses qui nous sont arrivées sont dues uniquement au fait que nous n’avons pas su préserver notre relation?
  • Je ne dis rien de tel.  
  • Mais tu le penses, tu y croies fortement. 

Il ne dit rien, elle poursuivit :

  • Tu te tortures en pensant de telles choses. Nous avons été les deux uniques artisans de la perte de notre relation, et tout ce qui nous est arrivé ensuite n’est pas le fruit d’un quelconque Karma venu nous punir pour n’avoir pas su rester ensemble. Ce serait quoi le lien entre ce truc dans ma tête et la triste fin de notre amour? 

Il sourit malgré lui, elle avait raison. Il lui dit:

  • Laisse-moi au moins être là pour toi. 
  • Pourquoi? Pour que tu me vois dépérir? 
  • Ne sois pas aussi cynique, je t’en prie, Mia. Je veux être là pour toi. 
  • Je ne veux pas de ta pitié. Je n’en ai que faire d’ailleurs…
  • Non, il ne s’agira pas de pitié. Mais je serai là. Jusqu’à la fin.
  • Tu souffriras, Ad. 
  • Ça, c’est mon problème. Uniquement le mien.

En guise de réponse, elle fouilla dans son sac et lui tendit une enveloppe blanche. 

  • Je t’ai écrit quelques lignes. J’aimerais que tu les lises, ici, à haute voix.

Il lui prit l’enveloppe des mains. Il la déposa sur la table, puis, il dit:

  • C’était toi et ce sera toujours toi, Néhémia. Uniquement toi. Mon cœur ne connaît que toi et ce sera ainsi jusqu’à ce que je parte vers l’au-delà. 
  • Pourvu que ton amour pour moi ne t’empêche pas d’aimer, lui répondit-elle d’une voix douce.

Un long frisson prit possession de tout son corps. Il ressentit quelque chose qu’il avait cru définitivement perdu. Ce sentiment de plénitude aux côtés de celle qui lui a toujours fait le plus de bien. C’est ça l’amour. Lorsqu’il arrive jusqu’à votre cœur, il se fait un malin plaisir d’y éliminer toutes les autres distractions. L’amour est égoïste, il ne jure que par lui-même, il déteste partager sa scène. Débarrassez le plancher, c’est bien d’un one man show qu’il s’agit!

Ce bien-être, il ne pensait plus le ressentir un jour. Et il pria silencieusement pour que cela ne cesse de sitôt. Si d’un moment à l’autre, elle pouvait partir,  il l’aimerait avec toute l’impétuosité que nous imposent les instants urgents. Il l’aimerait avec toute la tendresse d’un cœur qui avait tant à donner. Il l’aimerait triplement : Pour hier, aujourd’hui et demain. Il l’aimerait jusqu’à en faire déborder le vase. Sans aucune réserve. Sans aucune contenance. Sans aucune prudence. 

C’était une belle nuit, reconnut-t-il. Il n’avait point à se plaindre. Elle était là. Néhémia, sa Mia. Il essaya de lui prendre la main. Cette fois, elle ne l’en empêcha point.

***

Si nos peines sont autant grandes, ce n’est pas de notre faute

Car si l’on pouvait choisir le poids de nos fardeaux

Ne porterions-nous pas celles qui sont les plus légères?

Si seulement nous avions eu la chance de choisir nos propres batailles

N’aurions-nous pas fait sélection de celles qui nous garantiraient l’entière certitude de gagner?

Mon amour, je ne gagnerai certainement pas à tous les coups

Toi non plus. 

Nous n’obtiendrons pas toujours ce que nous croyons mériter.  Moi, je ne demande rien, sinon que de vivre, encore un peu, à pleine dents, un autre parfait lendemain aux côtés de ceux qui m’ont toujours aimé, qui m’ont toujours fait du bien…

De toutes les batailles que j’ai menées, garder en vie mes sentiments pour toi reste et demeure la plus accomplie. J’ai combattu pour toi, chéri. Ce sentiment que je trimballe depuis si longtemps est intact, pur, unique, vrai… 

Je partirai avec une partie de toi en moi. Même vers l’au-delà, je continuerai à t’aimer avec la même ardeur semblable à celle que nous inspirent les jours de fête. Si je dois partir, autant partir avec ma plus belle conquête, ma plus belle réussite, mon tableau le plus abouti.

Mais je souhaite que toi tu vives, que tu t’ouvres, encore et encore, que tu acceptes, que les épreuves nous inspirent certaines fois des forces jusque-là méconnues, qu’il nous faut nous relever après chaque chute et poursuivre le chemin parfois trop sinueux de cette existence.  Si tu es heureux, alors mon âme le sera également. Si tu es apaisé, tu le seras pour nous deux.

Parce que moi, je ne serai jamais trop loin. J’aurai les yeux toujours fixés sur toi. Comme le feu qui ne s’éteint jamais, je te refais cette promesse que nous n’avons pas su tenir. Cette fois, ce sera pour de bon, mon chéri…

Et pour toi, je serai prêt à tout braver, tout supporter, tout affronter. Voilà mon ultime certitude!

Vis en paix, vis pour nous deux. Mon repos n’est pas loin! 

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FIN

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