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Cette âme partie en disgrâce

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Cette âme partie en disgrâce

Sans vraiment savoir pourquoi, j’ai eu envie de parler de quelqu’un. Quelqu’un à qui j’ai beaucoup pensé ces dernières semaines. Quelqu’un dont je ne citerai pas le nom. Quelqu’un qui n’est plus là. 

Il a été mon ami. 

Il vivait à la campagne et moi en ville. La maison de sa mère juste à côté de celle de mes grands-parents. Nous avions grandi ensemble, entre les vacances d’été, les congés de Noël et de Pâques. Nous avions le même âge, avec tout juste quelques mois d’écart qui faisaient de lui mon aîné. Et chaque année, nous étions admis à la même classe. 

Il était super intelligent, je vous le dis. Audacieux, malin et coquin. Un félin. Avec ce caractère et ces attitudes de trop pour un gosse de onze ans. Il ne se laissait pas marcher dessus. C’était un rebelle. Il l’a été durant toute sa vie. 

En 2009, nous avions réussi le certificat ensemble. Joyeux à l’idée d’être des élèves du secondaire. Il y avait toujours eu une petite compétition entre nous au niveau scolaire. Fréquentant tous les deux des écoles catholiques de la même congrégation qui plus est, nous nous vantions souvent l’un à l’autre de nos belles notes. Cela m’était amusant. Car, c’était seulement là que j’entrevoyais le garçon de mon âge en lui. Le reste du temps, il était dans la peau d’une toute autre personne. Il vagabondait, disparaissait des journées entières dans les quartiers voisins, jouait aux jeux d’hasard, fréquentait des mecs beaucoup plus vieux que lui, draguait les filles, jurait devant sa mère dont il était le benjamin et se battait avec ses frères. Il était devenu la mauvaise graine de sa famille, la brute. 

Nous avions eu treize ans, puis quinze et nous avions été en classe de seconde. L’adolescence avait eu raison de nos corps. Je l’avais vu devenir ce beau garçon à la peau sombre, charmeur et grand tombeur. Nous ne nous parlions plus vraiment. Tant que les années s’écoulaient, j’avais l’impression de ne plus le reconnaitre. Il faisait et disait des choses que je n’aurais jamais osé faire ni dire, ou même pensé faire et dire. Pour tout le monde, c’était un « cas perdu ». Mon grand-père et ma mère m’interdisaient de le fréquenter ou même de lui adresser la parole s’il m’abordait dans la rue. Du n’importe quoi, avais-je pensé. 

Allant passer de moins en moins mes vacances en province, j’avais fini par le perdre de vue. Seulement les nouvelles me venaient à l’oreille par le biais de ma mère qui s’était définitivement installée là-bas. Alors, durant l’année de mes seize ans, j’ai appris qu’il avait définitivement quitté l’école. Venu à Port-au-Prince pour vivre sous la tutelle de l’un de ses frères, il avait fugué à maintes reprises. Personne ne pouvait plus le contrôler, ni le raisonner. Même pas sa mère qui, à force de lui crier après et de pleurer ce gâchis, succombait de peu à des crises cardiaques. Son fils, comme il le lui avait promis dans ses élans de colère lorsqu’elle le fouettait dans son enfance, se transformait de jour en jour en un voyou. Mon vieil ami fumait, buvait à longueur de journée, enchainait les bagarres et ne s’excusait jamais d’être lui-même. Oui, c’était cette personne qu’il avait toujours voulu être en fin de compte. Quand je repense à certains souvenirs, je me dis que j’avais été aux premières loges pour assister à la naissance de ce délinquant. Cela avait toujours été en lui. Il l’avait toujours manifesté. Pourquoi ? Je ne peux savoir. 

Il y a eu toutes ces fois. Cette fois où il avait tabassé un camarade, un voisin. Ces fois où il avait fait l’école buissonnière, menacé des professeurs. Ces fois où, à minuit, tout le bouk entendait les plaintes bruyantes de sa mère et les hurlements qu’il avait provoqués chez lui parce qu’il était réapparu en plein milieu de la nuit après deux jours d’absence. Personne ne savait où il avait bien pu se rendre ni ce qu’il manigançait. . Désormais, il se faisait appeler Paswa. « Depi w mal kwaze m, m koule w ! », braillait-il fièrement lorsqu’on l’interrogeait sur le choix de ce surnom. Je n’avais pas pu résister à l’envie de lui faire la sombre blague qui disait que je finirais probablement par entendre son nom à la télé dans la rubrique Alo Lapolis : «  Un Tel alias Paswa…ANBA KÒD ! » Nous avions amèrement ri, lui bien plus que moi. La certitude et la peur que cela puisse arriver un jour avaient pris place en moi longtemps déjà.

J’avais entre dix-sept et dix-huit ans quand j’ai su qu’il était en prison. Au pénitencier national. Putain ! L’avions-nous vu venir ?  Bon oui. Durant de nombreuses semaines avant ça, tout le monde savait que la police était à ses trousses. Il s’était fait prendre une fois, mais il était arrivé à s’échapper du tribunal en plein milieu de jugement. Tout un scenario, oui ! 

Je ne me rappelle pas du nombre de mois qu’il avait passé en taule. Mais, je crois que ça avait duré environ un an ou plus. Puis, il avait été relâché. Pour continuer les mêmes conneries. Bien sûr, tout de suite après sa libération, il s’était en quelque sorte repenti. Au téléphone, ma mère me racontait comme elle n’en revenait pas que le tchovi de nos voisins se soit présenté à l’église pour se faire baptiser. J’avais ri. Je n’avais pas cru à cette conversion. J’aurais voulu espérer que son enfer en prison tel qu’il l’avait témoigné, l’eût changé, l’eût porté à la réflexion et l’eût incité à changer son mode de vie. Mais lui, il était de ceux qui ne changeaient pas du jour au lendemain. Trop têtu, trop borné. Depuis son jeune âge, il voulait se faire un nom, une réputation de dur à cuir. Il voulait inspirer la terreur, le danger. Il aimait tant le danger, les mauvais jeux, les risques et les défis. Alors, qu’est-ce qu’une vie monotone dans les pas de Jésus avait à lui offrir ? 

J’avais eu raison. Cette histoire d’église, de droit chemin n’avait guère duré. Monsieur avait vite fait de retourner à ses bonnes vieilles habitudes, faisant ainsi multiplier de façon exponentielle les rides et les cheveux blancs de sa malheureuse mère.  Quant à ses frères, ils l’avaient comme qui dirait carrément reniés. Ils ne pouvaient plus s’identifier à cet individu de si mauvaise foi. 

Ce dernier, tel un criminel réfugié aux fins fonds de sa ville natale, s’était fait respecter de tous. Les commères de la zone, les vendeurs de lotto, le boulanger, les vieilles amies de sa mère, les compères de son paternel, les aïeuls et les tout jeunes. Tous. Tous ceux qui l’avaient connu au sein de sa mère, ceux qui l’avaient vu faire ses premiers pas, aller à l’école, dompter son premier cheval, grimper aux cocotiers et se baigner nu à la rivière. 

La dernière fois que je l’avais rencontré, c’était sur le gran chimen quand j’étais allée passer quelques jours avec mes grands-parents. Je n’avais su comment l’aborder ni même comment le saluer. Ce que j’avais su lire dans son regard m’avait désolée. J’avais devant moi le grand beau gosse avec les cheveux tressés en nattes, les traits fins et le sourire moqueur que j’avais connu dans mon enfance. Mais, ces yeux-là que j’avais devant moi, c’était Paswa. Et moi, je ne connaissais pas ce Paswa. Il avait brisé le silence, me demandant de mes nouvelles, me disant comme j’étais belle et coquette. Pendant un instant, j’avais retrouvé mon vieil ami et j’avais eu l’impression qu’il était prêt à m’écouter peu importe ce que j’avais à dire de lui. Il voulait que je parle, il attendait que j’exprime ma déception. J’ignorais pourquoi. Cependant, il semblait en avoir besoin sur le coup. Je lui avais donc fait part de mes inquiétudes, de comment cela m’avait douloureusement tourmenté de voir au fil des années ce qu’il était devenu et d’être témoin de toutes les mauvaises expériences que ce comportement lui avait coutées. Mon copain avait si mal tourné que la petite fille en moi en était abasourdie et apeurée. Il ne m’avait pas répondu grand-chose. Comme quoi il n’en pouvait plus rien. Puis, il m’avait demandé de l’argent pour s’acheter de la came. J’avais failli pleurer en m’éloignant. 

En début de décembre 2018, je venais de commencer ma deuxième année à la fac. Alors que j’étais en cours, je reçus un appel de ma maman. Elle avait une mauvaise nouvelle. On avait assassiné Paswa à Delmas 2. Il faisait partie d’un gang et s’était fait beaucoup d’ennemis dans la capitale. Quelques-uns avaient fini par lui faire la peau. Paswa s’était fait liquider. Je n’en revenais pas.  A 20 ans, mort assassiné dans l’un de ces quartiers populaires qui est la source des crimes dans la zone métropolitaine. Dire qu’il était aussi l’un de ces criminels. L’un de ces jeunes bandits qui ont hypothéqué leur avenir au nom du sang et de l’argent facile. Il avait un flingue et se prenait pour un dieu. Il s’était bêtement cru intouchable. Ignorant de façon vulnérable le fait qu’il était devenu un mort-vivant depuis longtemps déjà. Depuis le jour où il avait commencé à côtoyer des malfrats. Depuis le jour où il était devenu lui-même un malfrat. Depuis qu’il s’était procuré une arme à feu.  Depuis qu’il se faisait appeler Paswa. Depuis…que je le connaissais ?!

Tout comme aujourd’hui, il m’arrive de penser à lui et de regretter un tas de choses. Je me surprends des fois à imaginer qu’il soit encore vivant. Il aurait pu être lauréat du Sud au Baccalauréat, admis à l’Université d’État d’Haïti comme moi ou même mieux. Il aurait pu avoir une bourse dans une grande école supérieure du pays ou à l’étranger. Il était tellement futé. Peut-être aurait-il pu devenir un ingénieur ou un économiste comme deux de ses frères. Non, il aurait voulu mieux, un plus grand titre, quelque chose qui aurait fait de lui le plus grand. Et c’est là que je me rattrape. Je ne pouvais plus lui réinventer quoi que ce soit. Il avait eu sa chance et il avait tout fait foiré. Il avait fait ses propres choix. Choix. Décisions. La somme de nos choix quotidiens fait de nous ce que nous sommes année après année. Alors que j’aurais préféré blâmer ses parents, le système scolaire, l’État et les gangs des banlieues, je finis par réaliser amèrement que mon ami seul avait été responsable de son destin. Le mieux qu’il avait voulu, sa plus grande ambition avait été d’être Paswa. Et il l’a été. Jusqu’à sa mort. Une mort si atroce. Pendant ses derniers moments sur terre, Paswa n’a été qu’un cadavre effroyable. Yo fè kò li tounen Paswa.  

***

Je n’ai pas pu assister à tes funérailles. J’ai ouïe dire que dans ton cercueil, il n’y avait que des restes de toi. Et que ça puait tellement qu’on n’avait même pas pu chanter la cérémonie à l’église. « Menm nan lanmò li, tigason an kontinye bay moun pwoblèm! », m’a raconté Maman. Je n’ai ajouté que dalle. Je ne pouvais plus entendre parler de toi. Je n’oserais parler de toi. J’avais étrangement honte. Honte de citer ton nom, ton vrai nom, de ressasser les quelques bons souvenirs que j’avais de toi et d’entendre les gens me répondre qu’avec de mauvaises anecdotes. Je ne supporterais pas d’écouter parler ainsi de toi. Cela risquerait d’empiéter sur mes souvenirs d’antan, nos vécus d’enfance. Je ne voulais pas qu’ils me fassent oublier tes yeux rieurs qui s’ouvraient à peine, tes plaisanteries toujours si bien réfléchies et ta façon d’étirer tes lèvres sur un coté quand tu parlais ou quand tu souriais. Tu affichais toujours ce petit air supérieur, tu étais attentif aux détails et assez prétentieux. Ah oui ! 

Aussi, je me souviens de mes premiers jours de vacances quand tu m’appelais au téléphone à Port-au-Prince pour me demander quand est-ce que je prendrai le bus pour venir. Tu guettais ma venue et planifiais déjà nos prochaines journées ensemble. Tu étais là quand j’apprenais à faire le chanm chanm, l’akra et même quand j’avais assaisonné ma première viande de volaille. C’était un petit oiseau que notre bande avait eu à la chasse pendant la période de récolte du petit mil. Je ne pense pas avoir touché un fistibal depuis cette époque. 

Tout s’est passé si vite. Dans la vie, dans nos vies. Je te suis devenue une simple connaissance et toi, un inconnu pour moi. Je ne savais pas si tu prenais de mes nouvelles de ton coté, si tu savais ce que je faisais. Jusqu’au jour où j’ai vu ta demande d’ami sur Facebook que j’avais vite refusée. Je ne voulais pas entrer en contact avec toi. Je me sens mal parfois d’avoir fait ça. Mais, j’espère que tu avais compris. C’était un peu de temps avant notre dernière rencontre. Quand j’avais vu le néant dans tes yeux. Il y avait cette frontière entre nous. Nos mondes n’étaient désormais plus les mêmes. Je ne prétends pas être une si bonne personne… En passant, je ne t’avais jamais dit que j’écris ? C’est mon truc depuis assez longtemps. Ça me donne l’impression de faire quelque chose, d’être quelqu’un de bien et d’avoir des objectifs dans la vie. Ça m’aide aussi à me libérer l’esprit parfois, comme à l’instant. J’écris pour parler de toi finalement. J’écris pour te parler. Je t’écris pour me faire pardonner. De quoi ? Je ne sais pas. Mais, de beaucoup de choses, j’imagine. 

P.S. : C’est un texte de plus qui aurait dû rester dans mes brouillons. Toutefois, je vais le publier et les gens vont se dire que j’ai été amie avec l’un de leurs agresseurs. Sûrement. Peut-être. 

Lire aussi>>Version Féminine

Stéphana Dorval

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5 commentaires
  1. Sophonie Mesidor dit

    C’est fou de voir comment les gens ont changé au fil des années.
    Toutefois, il avait la possibilité de choisir entre devenir quelqu’un de bien comme toi, ou devenir celui qu’il a choisi. Comme tu l’as si bien dit: nous sommes aujourd’hui la somme de nos choix quotidiens.

    Merci du partage @Stephana Dorval.

  2. Lamour Régina Stéfane dit

    J’adore, toutes mes félicitations

  3. Dorah dit

    C’est beau ! 💜
    Merci du partage.

  4. Thatsweeth dit

    Ton écriture est si fluide, j’ai partagé tes moments de joie avec lui et même la tristesse quand tu as su au fond de toi que tu ne pouvais plus le sauver. C’est triste de voir que même nos amis d’enfance puissent devenir des étrangers. J’adore ton texte. Merci pour ce partage 🙏

  5. LOUIS JEAN Gabriel Aïmar dit

    C’est un très très beau texte😍…je l’adore je viens même de le partager avec quelques amies. J’ai fait des “screenshots” de mes parties préférées. Ça fait pas longtemps que je te suis mais j’aperçois vraiment la manière dont tu écris tes textes…ta voix est aussi formidable dans “Les matins suicidaires”(encore un texte que j’aime)…Merci de me faire continuer à croire en la littérature haïtienne 🙌🏽❤️

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