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Il y a le soleil au loin pour nous aveugler II

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ALIX

L’enfant est assis sur une chaise trop grande pour lui à la table du salon-salle-à-manger. Il trimballe un ballon de foot que l’homme lui avait ramené du centre-ville. Le petit objet sphérique est pour l’enfant synonyme d’une tendresse qu’il aurait aimé avoir beaucoup plus fréquemment. Plus normalement. Ou normalement.  La voix de la femme monte de la cuisine, une structure de châssis en bois remplie d’un mélange de terre avec un toit de tôles rouillées d’où s’élève une fumée étouffante. Elle chante, quelque chose qui ressemble à une espèce de supplication.

La voix de la femme charrie une douleur terrifiante : Le silence. La femme est belle. Elle a les cheveux crépus qui siéent bien avec son visage allongé contenant de légères fossettes sur les joues. Ses jolis yeux marrons ont échappé à la fureur du temps. Le temps avec l’homme est long, chargé comme un de ces poids lourds qui fait le trajet de la route pour aller distribuer de la glace dans la localité de Campêche, non loin de Cité-Soleil où réside la famille depuis leur mariage il y a de cela une dizaine d’années, non loin des détonations, des rafales automatiques qui font le quotidien des cinquante-deux quartiers.

Le porridge aux flocons d’avoine qui bout dans la casserole sous le feu envoie son fumet à la ronde. Les pas lents d’un chaton se déplaçant à travers les interstices de la toiture. C’est à peine si la femme en est consciente.

— Maman !

La voix de l’enfant près de la porte de la cuisine la fit se détourner de sa chaise en paille où elle est assise, les mains sous le menton et ses yeux fixant vaguement le réchaud.

— Qu’est-ce qu’il y a mon fils ?

Un bleu nettement visible sous son menton n’a pas altéré l’éclat de sa beauté. L’homme le lui avait fait un soir qu’il était rentré dans la bicoque avec la gueule de bois. Ils ont eu un petit désaccord, une bagatelle qui s’est très vite débouchée sous des coups de poings et des coups de pieds à tribord et à bâbord pour la jeune femme.

— Pourquoi vous continuez à vivre ensemble, papa et toi ?

Sursaut. La femme se tient debout brusquement.

— Alix !

— Mais maman…

— Je ne veux plus jamais t’entendre reposer une question pareille. C’est compris ?

Le petit garçon tout pâle comme si on lui avait volé le ballon.

— Allez, viens dans mes bras mon petit bijou…

Des gouttes de larmes coulent. Le petit garçon avance lentement vers les bras grands ouverts de la femme qui le serre au contact.

— Ton père et moi, on est fait l’un pour l’autre.

— Mais pourquoi vous vous engueulez toujours maman ?

— On ne s’engueule pas, c’est… c’est… la vie de couple.

— Ça veut dire que quand vous êtes en couple, vous devez avoir des disputes, c’est ça maman ?

— Pas nécessairement, mais ça arrive.

— Ça veut dire que c’est dans ton couple avec papa qu’il y a ces petites engueulades ?

— Enfin, je te dis que c’est pas des engueulades mon chéri !

La femme finit à peine sa phrase que le couvercle de la casserole tombe par terre, sous pression de la vapeur d’eau qui monte de l’avoine. Il rebondit et produit un son vraiment désagréable. Elle se presse de descendre la casserole sous le feu pour éviter davantage de débordement et retire le couvercle par terre.

— Excuse-moi maman, fait l’enfant tout bas pendant que la femme se démêle pour éteindre le feu.

Le chaton sous le toit. Une sorte de craquement. Il doit y avoir forcément une fêlure dans la tôle. La femme se retourne vers l’enfant et le prend à nouveau dans ses bras.

— Non non, tu n’as pas à t’excuser… Allez, viens ici.

L’enfant n’intègre pas trop bien l’union de son papa et de sa maman. A l’école, il a l’impression que ses camarades vivent dans des familles très harmonisées. Des familles heureuses. Tiens voilà, Arthur, son meilleur copain parle de ses parents comme de jolis corbeaux lorsqu’ils sont ensemble sur la cour de récréation. Manmie ceci. Papi cela. Manmie a acheté une jolie montre pour papi. C’est manmie qui a noué la cravate de papi lorsqu’ils allaient à l’église ce dimanche. On est sorti dîner en famille. Pourquoi diable se retrouve-t-il dans une situation où, très souvent, il y a de sempiternelles disputes entre ses géniteurs, quitte à ce qu’ils en viennent aux mains, ou pour être plus juste, que son père batte sa mère ?

L’enfant se souvient qu’une fois, son père avait failli crever l’œil gauche de sa maman. Ce scénario l’avait grandement traumatisé. Il était là, couché sur le lit en lambeaux de l’unique chambre de la pièce.  Son père et sa mère venaient tout juste de franchir la porte d’accès au taudis que l’homme poussa sauvagement la femme qui alla se cogner au sol. Quelle en était la raison ? Encore un de ces motifs banals, pensa l’enfant. N’était-ce une manœuvre de la part de la femme pour ralentir sa chute, elle se serait heurtée au sommier du lit dont les ressorts brandissent dans toutes les directions. Qui sait ce qui aurait pu arriver ? L’image est claire dans la tête de l’enfant. Il voit la femme faire un mouvement pour se lever. L’homme la tira par les cheveux puis lui retourna la tête pour ensuite assommer son visage de claques sonores. La femme fit quelques gestes pour se libérer de son agresseur. Sans succès. Elle tenta de le mordre. L’homme toujours sur lui à la tabasser.  Elle réussit à prendre une brosse à cheveux qui trainait par terre et la planta à la face de l’homme qui bascula. Lorsqu’elle s’échappa finalement hors du taudis, c’était avec le visage maculé de sang et des enflures autour des paupières, l’œil gauche presqu’invisible.

— A quoi tu penses ?

L’enfant, appuyé contre sa mère accroupie, n’est même pas conscient d’avoir le regard perdu dans le vide. Dans le foyer du réchaud, le feu commence à s’éteindre. Quelques rares braises encore allumées. La question de la femme ramène l’enfant à la réalité.

— J’aimerais devenir photographe, s’entend-t-il dire.

— Ah bon !

— Je voudrais faire beaucoup de photos. Beaucoup beaucoup de photos !

— Et Monsieur veut bien dire à sa manmie pourquoi il veut faire beaucoup, beaucoup beaucoup de photos ? demanda la femme en souriant.

L’enfant baisse la tête un moment, puis enchaîne :

— Tu te souviens de cette fois où vous m’aviez, papa et toi, emmené au Champ de Mars pour regarder le défilé carnavalesque ? Vous ne vous êtes lâchés d’une maille. Vous avez fait tout le parcours, vous tenant par les mains. J’étais vraiment content ce jour-là manmanManman, je ne sais pas ce que je donnerais pour revoir un défilé carnavalesque avec vous deux, vous tenant par les mains sans jamais vous détacher.

La femme pleure. Des gouttes de larmes tombent par terre.

— Au moins, si j’avais des photos de vous en ce moment-là comme souvenir, je pourrais les regarder de temps en temps et je serais encore content.  

La femme ne dit plus un mot. Elle se contente de rassembler le petit garçon contre sa poitrine comme ce dernier ferait pour son ballon de foot s’il sentait le moindre danger le menacer.

L’enfant pense aux mauvais souvenirs de ses parents et à ses rêves. L’enfant pense à sa mère. Il veut aimer une femme. Plus tard, il se demandera si l’amour est un verbe mécanique. Plus tard, peut-être.

L’homme rentre dans la masure. Ses pas lourds se font sentir. Clopin-clopant. Il sifflote. Il titube. Il est sous l’effet d’un trop plein d’alcool. En passant près de la cuisine, il voit l’enfant dans les bras de la femme, la femme tête baissée comme si elle avait eu honte tout d’un coup de montrer de la tendresse pour son garçon, son unique garçon. L’homme ne salue pas. Il ne dit pas bonsoir. Il ne dit rien. A-t-il foutre besoin de dire que sa journée a été une catastrophe, que Sans Ratement, le chef de gang de Campêche pour lequel il travaille a vu un de ces deals avec tel haut gradé du gouvernement mal se finir, et qu’il s’en est pris à eux, ses confrères du gang, misérables porteurs d’armes qui font le sale boulot d’exécuter les commandes ? L’homme, véritable bombe à retardement, boule de colère, continue son petit bonhomme de chemin vers la porte d’entrée du taudis. Le chaton qui était sur le toit de la cuisine passe sur sa route. Il l’envoie voltiger d’un coup de pied vers une petite cuvette qui se trouve près de la latrine.

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