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Une trêve

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Une trêve

Me voilà enfin arrivé, et la troupe est complète. Sous une tonnelle, dans une ambiance de gaîté et de chaleur estivale, des garçons de mon âge et moi, nous nous donnons audience. Des moqueries, des éclats de rire, l’épellation des sobriquets forgés dépendamment de la situation et l’inspiration de l’instant, animent l’ambiance qui règne sous cette tonnelle. C’est ainsi, tous les après-midi dans mon quartier.

Julien, le plus bavard d’entre nous, raconte depuis une bonne dizaine de minutes ses fantasmes d’hier soir après avoir regardé LOVE. Ce film du réalisateur italo-argentin qui a eu du mal à se faire classer pour son caractère trop érotique qui frôle la pornographie. À la sortie de ce film, j’aurais eu le droit de le regarder car j’avais 16 ans. Mais plus maintenant, il me faudrait attendre l’an prochain pour revivre les répliques et gestes que Julien nous balance avec extase, vue qu’il est déconseillé au moins de 18 ans.

Tout cela c’est si j’étais en France. Ici, il n’y a plus de salle de cinéma. Mais paradoxalement nos petits écrans sont comme des pistes d’atterrissage où tout ce qui vient du dehors atterrit. LOVE était dans nos smartphones; dans nos poches. 

Je suis rentré chez moi plus tôt que d’habitude. Dans ma tête, n’arrêtent pas de trotter des bribes d’images d’il y a un an et les répliques que vient scander Julien comme dans une comédie musicale. Et bizarrement cela me fait penser à Elle. Pourquoi est-elle partie comme ça, sans rien me dire? Pourquoi ne m’a-t-elle pas écrit comme elle le faisait chaque fois qu’elle parte en vacances? 

Je me suis dit que c’est normal. Plus que normal. Je ne suis pas un gars absorbant. Ce n’est pas parce-que je ne le veux pas mais tout simplement je ne le peux pas. Cela la permet d’être elle-même, libre! Et dans sa liberté elle peut ignorer. Elle peut m’ignorer.

Plongé dans mes questionnements sur son choix, celui de m’ignorer, sans même me rendre compte, j’ai franchi le seuil de la maison avec mes chaussures embourbées de saletés. Ce pour quoi je pourrais être réprimandé par ma mère. Heureusement elle et mon père étaient à fond dans la télé.

Alors que papa et maman, suivant le bulletin de journal de 19 heures, discutent l’actualité politique du pays qu’ils trouvent chaotique, mon petit frère Édouard, reste cloîtré dans sa chambre en train de tuer le dernier master de son jeu vidéo pour franchir une autre étape avec satisfaction – Comme si la vie c’était ça, franchir des étapes -. 

Moi, de mon côté, je me jette dans mon lit et reprends ma lecture de la Métamorphose là où je l’avais laissée la veille. Après avoir lu quelques pages, je me suis arrêté pour me questionner sur un problème existentiel dans le récit : Pourquoi Gregor Samsa ne s’est-il pas métamorphosé en un animal prédateur, mais un cafard ? Pourquoi Kafka…

Me revint à l’esprit cette question obsessionnelle, pourquoi m’a-t-elle ignoré ? Quelle relation existe-t-il entre amour et mépris? Peut-être que l’amour mérite une petite dose de mépris. Un tout petit peu, pour être beau. Mon esprit, affaissé par l’idée du départ et les lointaines images des ébats étriquées, se flanche et je me plonge dans un profond sommeil. 

Le lendemain, à l’aube, Julien, Édouard et moi, après avoir fait du vélo, nous nous sommes assis dans la rosée. 

– Ici c’est trop romantique, balance Julien. 

–  Max, toi qui as déjà lu gouverneur de la rosée, te rappelles-tu de ce qui s’est passé après que Manuel eut montré la source à la belle Anaïse? s’ensuit-il

Vaguement, je lui réponds qu’ils se sont réjouis…

-Max mon ami, fais un petit effort.

Je suis resté silencieux et je ne pense qu’à Elle. Je l’imagine en train de m’enlacer comme elle ne l’a jamais fait. Je m’imagine entrain de pénétrer tout son être, toute son âme dans cette douce rosée, comme l’a fait Manuel à Anaïse.

– ils se sont lovés mon frère, moi j’ai vu le film, dit Édouard.

– Tais-toi! Qu’est-ce que t’en sais?

-Laisse le petit parler. Apparemment, il en sait plus que toi (souriant). Dis-moi, tu n’as pas eu de nouvelles d’Elle? me demande Julien. 

– Pas une seule…

– Elle t’a eu, je te l’avais dit. Les filles c’est un chaud, un froid. Elle ne t’aime pas et ne t’a jamais aimé. C’est de l’autre qu’elle est amoureuse.

– L’autre? Moi, je suis le même et l’autre. Elle m’aime de toute façon.

Alors qu’on s’apprêtait à rentrer chez nous, Édouard, fouillant dans sa poche, fait sortir un bout de papier avec une inscription de deux mots dessus : « UNE TRÊVE ». 

– Qu’est-ce que c’est Édouard?

-C’est pour toi mon frère. Mima est venue te l’apporter hier de la part d’Elle, comme elle ne t’a pas trouvé, elle me l’a donné.

Mima, c’est la seule amie que connait Elle. Mima est une confidente.  Pas seulement pour Elle, mais aussi pour moi. En gros, elle est la seule à connaître tout ce qui se passe dans notre relation. 

– Fais voir! Pourquoi tu ne me l’as pas rendu hier soir, bon sang?

– J’avais complètement oublié. Lorsque tu es rentré, j’étais en train de…

Une trêve! C’est quoi le message, je me demande. Et si le message était aussi bref que ces deux mots ou peut-être plus long. Je me suis convaincu que c’était un code que je n’arrive pas encore à déchiffrer. 

Édouard et moi, nous nous sommes séparés de Julien et nous nous sommes donné rendez-vous plus tard sous la tonnelle.

***

Son plus grand défaut à Elle, c’est qu’elle est prolixe. Quand elle parle on dirait du sésame qui grésille. Elle parle du début, elle parle de la fin, elle parle de tout. C’est dans son tempérament. Et moi, je n’ai d’oreille que pour elle. 

Pourquoi ces deux mots? Pourquoi seulement deux mots que j’ai l’impression qui en disent long? On parle de trêve en situation de guerre, à ce que je sache. Mais nous nous aimons, nous ne sommes pas en guerre.

Je passe la journée entière à essayer d’élucider cette énigme. Sur mon tableau d’affichage, une liste de mots en lettre capitale sont placardés : AMOUR, GUERRE, ASSAUT, COUP-BAS, CARESSE, BLESSURE, CASSURE, CESSEZ-LE-FEU… 

– Marx, es-tu prêt?

Interrompu par ma mère dans ma quête, c’est comme si je venais de rater un examen de fin d’année. Il était à peine midi. Chez moi, midi c’est l’heure de la prière et c’est à moi d’assurer la lecture des psaumes, des sept immanquables psaumes. 

« Que mille tombent à ma gauche et dix mille tombent à ma droite… »Perdu dans mes pensées, sans même avoir terminé ma lecture, d’une voix inaudible je répète les deux mots en boucle : UNE TRÊVE, UNE TRÊVE, UNE TRÊVE… Toute mon allure devient démentielle. Cette trêve de crève-cœur inintelligible est sur le point de m’abattre de plein fouet. 

-Marx, qu’est-ce qui ne va pas mon fils?

– Maman, ne t’inquiète pas.  C’est juste que je crois que je suis en amour ou en guerre.  Peut-être les deux à la fois. En amour et en guerre. 

Elle, mon amour, ne sait pas si j’ai fait un vœu ce jour où je l’avais ramenée chez elle. Ce jour où nous avions pleuré d’amour, mais nos larmes étaient imperceptibles sous la pluie. Ce jour où nous nous sommes promis un amour constant, permanent. Un amour immuable.  

À mon retour, j’ai surpris une fleur en pleine éclosion et je me suis dit que c’était le moment de me confier à une fleur sans épine, sous un ciel boutonné d’étoiles. Agenouillé devant la splendeur de cette fleur naissante, je me suis dit : Elle, c’est ma vie, elle sera aussi ma mort.  Elle est mon tout et le restera sans reste. Pourquoi me parle-t-elle de trêve, bordel !? 

***

Sous la tonnelle, nous sommes cinq. Il pleut.  Nous n’avions pas vu venir la pluie. J’aime la forme ronde que prennent les gouttelettes qui s’abattent sur le sol comme au ralenti.  Pourtant, le soleil est encore sur nos têtes ; le crépuscule devrait s’annoncer vers les 5 heures et 30 minutes. Il est seulement 4 heures 02 minutes.  Ces deux minutes après les quatre heures qui voient déverser ces quelques gouttelettes, symbolisent deux êtres en litiges. C’est comme deux fantômes en couple qui s’engueulent («zonbi ki ap bat madanm li»). Sous cette tonnelle nous n’étions plus cinq, du moins apparemment, mais deux : Elle et moi. Je suis pris entre les voix de Julien, Jules, Akim, Edouard et Elle.  Elle c’est dans ma tête, mais c’est la seule voix réelle. Elle me parle d’une voix majestueuse. D’une voix qui fait injonction même aux dieux. En ce moment même, je l’imagine en treillis sur le point d’aller livrer un dernier combat… mais une question m’assaille encore : pourquoi une trêve? 

J’ai complètement oublié les autres alors que Julien et Akim attendent que je place mon mot.  Ça parle de la place des femmes dans la société. Est-ce que les femmes sont faites pour tirer les ficelles?  Pour décider dans les relations. Akim accentue pour dire que les femmes n’ont pas à décider quand ça s’arrête dans une relation. Julien de son côté, ne voit pas les choses sur cet angle. Selon lui, les conjoints doivent jouir d’une égalité parfaite dans la prise de décision.  Quand quelque chose ne va pas, tout doit passer par la négociation. 

Moi, je reste dans ma bulle.  Je laisse danser mon imagination sur chaque note que joue sa voix.  Qu’est-ce qui a pu lui rendre si présente dans ma tête? J’ai l’impression qu’elle veut me posséder, me chevaucher. Que puis-je contre elle?  Rien. J’aime lorsqu’elle me chevauche, me fait sienne. Elle peut mener toutes les guerres. Mais je refuse qu’elle me parle de trêve… 

Julien parle de nous.  Il parle d’Elle. Il dit que c’est une mal baisée. Et c’est pour cela qu’elle m’a laissé tomber. 

Perdu dans mes pensées, Edouard me tape l’épaule pour me faire savoir que la parole me revient. Si seulement il savait combien je suis tiraillé de l’intérieur.  Si seulement il pouvait savoir que nos paroles ne sont jamais nettes; elles sont toujours altérées par la langue. Notre parole n’est jamais totalement la nôtre. 

-Marx, tu baises ma sœur?  Me lance Akim, sur un ton accusateur 

– je… Je ne baise pas ta sœur.  Je ne l’ai jamais touché. C’est elle qui m’a baisé.  Et j’ai aimé. 

Ils éclatent de rire. Ils me regardent tous d’un air bizarre. Ils me trouvent ringard. Même Akim prend son pied… 

Mais ils ne comprennent pas que c’est Elle qui parle, pas moi.  Je me sens désemparé. Tel un poème dirait Phelps. C’est comme un héros Kafkaïen qui n’arrive pas à se dépêtrer du marasme social.  Un être bouffon qu’on s’en débarrasse à coup de balai. Les morosités de cet instant présent me viennent en 3D comme un fantasme dans Love… Je n’ai pas le monopole de la parole.  Ce n’est pas moi qui parle. Il faut qu’ils comprennent ça. 

-Marx, qu’est-ce que t’en penses? 

– De quoi? 

– De ce que l’on vient de dire à peine.

– Je… « Une femme c’est une guerrière. Elle est forcément une mère.  Une épouse. Une amante, quand ça lui chante. Une femme ne demande pas la permission d’un homme. Jamais. Elle est comme un grain substantiel à la fertilité de la terre mère. Une femme c’est un symbole. »

– Marx qu’est-ce que tu racontes?  Elle t’a laissé tomber… 

– Euh… « En amour comme à la guerre, lorsque cela étouffe on fait une trêve. L’amour, plus que la guerre mérite qu’on fasse des trêves. Une trêve, c’est le signe qui montre qu’on est réellement en amour ».

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Cleavens Fleurantin

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