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Le jour où les zombies ont envahi ma ville.

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Le président avait parlé ce jour-là et tout de suite après, des phénomènes surnaturels se sont produits plongeant la capitale dans un chaos total. Nul ne savait comment tout cela avait pu commencer. Seulement, nous étions à trois semaines depuis que des manifestations populaires paralysaient toutes les activités en ville. Le peuple avait investi les rues pour exiger le départ du président. Un président qui avait perdu la sympathie de la plupart des secteurs de la vie nationale, à force d’être incohérent et de continuer à nous beurrer des mêmes salades similaires à ceux proférés lors de sa campagne électorale. Je me demandais comment avions-nous pu tomber si bas ? Élire ce président alors qu’on avait une multitude de choix plus réfléchi. Il faut dire que nous ne savions pas reconnaitre un menteur quand il se présente à nous. Mais que devrions-nous reprocher à une population qui est façonnée pour commettre ce genre d’erreur ? Et puis, ventre affamé n’a point d’oreille et il est mené par le bout du nez là où la bonne odeur le porte. Les candidats aux abords du pouvoir savaient très bien comment créer cette bonne odeur. 

Que faisais-je dans la rue, au milieu de ces gens à exiger le départ d’un homme dont je m’en foutais totalement ? Mais bien sûr, je n’etais pas là pour cet homme, j’étais présent pour le système. J’etais venu protester, insulter, brûler dans l’odeur de mon caoutchouc ce système qui m’avait fait perdre ma mère. Diabétique et hypertendue, elle avait rendu la vie, après avoir été hospitalisé durant une semaine avec un pied qui suppurait et rentrait en putréfaction. Nous n’avons pas eu de médecin, ils étaient en grève nous avaient dit les petits personnels. Rares sont ceux que nous avions vu et ils n’étaient que de passage. Ils allèrent sans accorder un regard à la souffrance de ma mère qui mourut sous mes yeux. J’en ai longtemps voulu au médecin, j’en voulais même tuer un, il ne m’avait manquait que le courage. Jusqu’au jour où j’ai compris quelque chose : La politique de ce pays allait nous tuer tous, d’une façon ou d’une autre et si l’on ne fait rien, dans quelques années cette terre ne sera plus vivable. 

J’ai eu vent d’un mouvement dont les vagues avaient commencé sur internet avant de devenir un gros tsunami qui allait saccager les fondements du système. Une grosse somme d’argent qui aurait pu améliorer la condition de la vie sur ce bout d’île a été dilapidée, violée comme une fille de joie sur les trottoirs de la Grand’rue. Ce mouvement avait fait son unanimité et a laissé entrevoir une brèche. Une brèche que les jeunes allaient devoir ouvrir un peu plus pour se frayer une place dans le rectum du système pour le vider de toutes ses tripes. Les jeunes avaient ouvert la voie pour l’espoir et il y a eu de grands chambardements tectoniques au sein de ce Système. On a été comme des mort-vivants gavés de sel, on s’est rué sur ce morceau d’espoir et on a fait chialer les pions de ce foutu jeu politique. Les cacas de chats se déterraient par lot. On eut vent des contrats, on eut vent d’ancienne manigance pré-électorale. Il y eut des revirements, il y eut aussi des ruptures et nous avons pris la rue. Nous avons fait tonner l’asphalte.

« Où est l’avenir ? Où est l’argent ? Nous avons le droit de vivre comme des humains.» 

J’ai commencé à comprendre qui était mes vrais ennemis et à prendre position car, contrairement à plus chanceux que moi, je n’avais nul endroit où aller. Cette terre était mon terminus. Le béton est mon lieu de combat, le caoutchouc, des armes noires pour hurler ma colère à la face de ce système de merde. Que crépite, que coule, le sang chauffé de mes pneus sur ce goudron qui a tant bu le sang de mes frères et avalé le courage de nos mères. Notre rébellion, c’est le commencement de la vie, une nouvelle vie.

 

 

Trois semaines depuis que plume ne grouillait dans ma ville. Barricade sur barricade, la résistance n’était pas prêt de faiblir ni de gagner non plus. Il y avait eu plusieurs scènes de déchouquage, une méthode qui consiste à forcer un endroit où l’on suppose qu’il y a des objets ou de la marchandise stockée. La plupart du temps les supermarchés étaient les plus grandes victimes. J’y ai participé un jour, étant un amateur dans le domaine, j’etais sorti qu’avec deux paires de caleçon et une chaussette. Je me faisais rire au nez quand on évaluait ce que les autres avaient pris : des gâteaux, des sneakers, des sacs de riz… franchement, une paire de caleçon ? Il va falloir avoir la main plus grosse que ça m’étais-je dit. 

J’avais résisté aux matraques des policiers, aux balles, aux gaz lacrymogènes. Jet de pierre, cocktail Molotov, un policier me surprit la main sur le cocktail, j’eus droit à un coup de poing qui me fit hoqueter du sang. Cela ne m’avait pas arrêté pour autant. Je détestais tellement les policiers, s’ils avaient eu au moins un peu de jugeote, ils auraient dû déposer les armes et venir protester avec nous. Ils sont tout aussi victimes que nous de ce rouage maudit.

Mardi, midi, le président s’adressait à la nation. Je préparais déjà mes pneus et mon kérosène, il n’allait rien dire de bon sinon que jeter un peu plus de paille sur le grand brasier.

« M pa konn kilè lekòl ap ouvri e m pa p fè yon pa. Si Opozisyon an pa chèche kote pou l met dèyè l, jan l vle l lan m ap fè tout antre lakay yo. Suivez mon regard ! »

Quel culot il avait ce type ! En d’autres circonstances je l’aurais apprécié mais ce qu’il venait de dire décupla encore plus ma rage. Comment peut-il oser nous minimiser de la sorte, nous prendre pour des imbéciles qui n’ont que ça à faire ? Si je me brule sous le soleil c’est pour sauver mon pays au bord du gouffre. Je le fais pour l’avenir. Aujourd’hui même, sur le béton, je vais lui dire ce que Cassagnol avait dit au bovin et je vais en mettre du piment. Des rafales de tir se firent déjà entendre au loin, bientôt suivies d’autres encore plus percutantes et plus proches. Ça allait barder, ma ville était devenue une chaudière oubliée sur un four chauffé à fond. Le président s’en foutait totalement pourvu que ses fesses caressent encore le fauteuil bourré du palais.

Je fus transporté, mon pneu autour du cou par une foule en colère qui dévalait sur l’autoroute qui allait déboucher sur l’intersection la plus connue de la ville: Carrefour Résistance. Cette intersection était réputée pour être le lieu de rassemblement de tout mouvement de masse et aussi le théâtre des formes de violences les plus ardues, les plus crues. Cela faisait déjà un quart d’heure que le Président avait laissé entendre qu’il n’allait pas remettre sa démission. L’analphabète, je croyais plutôt qu’il refusait d’écrire cette lettre simplement parce qu’il ne pouvait pas !

Comme des vagues déchaînées, la foule humaine mue par une conscience collective belliqueuse, gronda, hurla : « Ale w prale, ale w prale ». Je n’en pouvais plus de toute cette souffrance, j’en voulais beaucoup plus pour mon pays, je voulais vivre. « Ale w prale, ale w prale », je m’égosillais encore plus, m’attendant à ce que mes cordes vocales pendent par la bouche. Les yeux fermés, le visage masqué par un tissu qui m’avait été utile une fois, je me laissais transporter par cette foule, cette humeur mouvante, suante, cette cohue incoercible qui brisa en moi quelque chose que j’exprimais par des larmes. Ces larmes noyaient le tissu qui protégeait mes voies respiratoires des flammes goudronneuses du latex. Je ne savais pas qu’un danger encore plus grand me guettait, moi et mes pairs, dans cette manifestation improvisée. 

Je reçus un coup au niveau du plexus solaire, ce qui me fit ouvrir grandement les yeux en suffocant. Je mis du temps à me remettre de ce coup, instinctivement je soupçonnais la présence des forces de l’ordre comme toujours voulait empêcher au peuple de s’exprimer. La répression sanguinaire a été le point commun de tous les gouvernements qui se savaient inébranlables ou plutôt qui se le croyaient. Le deuxième coup atterrit direct dans mon front, ce qui m’étala sur le dos, à bout de souffle, à bout de force, je tentais de faire pénétrer de l’air dans mes poumons, mon estomac prit cet instant précis pour protester le petit creux qui sévissait dans son antre depuis ce matin. Je fis face alors à un ciel menaçant, un ciel qui s’était voilé la face par un filtre de nuage aussi noir que le charbon. Etait-ce la fin du monde ? Des bruits me parvenaient en un écho sourd, tous mes doutes concernant les policiers tombèrent lorsque je les vis courir dans la même direction que les manifestants. Qu’est-ce-qui pouvait être aussi épouvantable pour induire de tels revirements ? Qu’est-ce-que le pouvoir a bien pu trouver encore pour surseoir leurs règnes despotiques et corrompus ? Peu importe le stratagème qu’ils aient pu trouver, j’étais sûr que j’allais me relever pour les faire face et les envoyer en enfer. J’étais sûr que le sang de Dessalines coulait dans mes veines. J’étais un guerrier né dans les limbes de la lumière pour chasser le mal, transpercer le dragon et l’écraser sous mes pieds. J’étais  Saint-Jacques Majeur, juché sur son cheval de guerre. 

Tandis que je me longeais doucement dans ce monde onirique ou j’étais un dieu vaudou, je percevais tant bien que mal du mouvement qui se faisait dans le vrai monde. Je sentais des chevilles qui me frôlaient le visage à toute allure, de la poussière qui montait par fragrance dans mes narines, une odeur infecte qui se répandait dans l’air telle  une bombe lacrymogène. 

« Mon Dieu, les policiers ont trouvé de nouveaux artifices faits avec de la merde ou quoi » pensai-je. Mais c’était peine perdue puisque nous autres manifestants avaient déjà sympathisé avec l’ignoble déjection, nous l’avons converti en peinture et nous l’avons utilisé pour conchier les portes de certaines écoles. Deux détonations retentirent près de moi, je roulai à plat ventre, les deux mains bien serrées à l’arrière de mon crane, comme si ce reflexe pouvait empêcher aux projectiles de le fracasser. Je me relevais lentement, l’obscurité nous avait déjà envahies en plein après-midi. Je ne voyais que faiblement ma main, je sentais des ombres floues courir dans une cohue indescriptible, j’entendais des plaintes qui s’élevait partout, même l’asphalte semblait agoniser, des coups de feux sans que je ne vois de tireurs, je ne voyais même pas la flamme des pneus qui brulaient un peu plus bas. Comme si le ciel avait happé la capitale et ses habitants dans un baiser noir mortel. 

Petit à petit, je sentais cette sensation montée en moi, mon corps qui m’avertissait d’un danger, mes hormones qui envahissaient mon sang m’ordonnant de fuir. Mon cœur qui s’accéléra. Mes muscles qui se tétanisèrent.  Tous mes poils se dressèrent d’un seul coup. Les symptômes d’un danger imminent. Je vis un homme alors débouler de nulle part et courir dans ma direction, il avait un morceau de tissu qui lui barrait le visage, le torse nu en sueur. Les yeux, blancs comme de la neige, roulaient dans ses orbites. Perdu dans sa course effrénée contre je ne sais qui, il me rentra dedans. Je n’eus pas le temps de faire le moindre geste pour l’esquiver. Nous roulions ensemble, agrippés l’un à l’autre, sur quelques centimètres de béton. Je distinguai alors ce que j’avais pris pour de la sueur, c’était en fait du sang frais. Des traces de morsures et de griffures lui zébraient le corps. – Qu’est-ce-qui t’a fait ça, demandai-je enfin, sorti de mon état catatonique ?

 

 

L’inconnu continuait de rouler des yeux tandis que son corps fut parcouru de soubresauts intenses. Il avait surement une crise épileptique. On m’avait toujours appris à me méfier des personnes épileptiques, je pris mes distances aussitôt pour m’éviter une quelconque contagion. Quelques instants plus tard, l’inconnu gisait sans vie sur le sol. De drôles de choses se passaient ici, des choses qui dépassèrent mon intelligence, je fis ce que je devais faire depuis un bon bout temps : prendre mes jambes à mon cou. Qui avait infligé à ce pauvre jeune homme de telles blessures, les empreintes de morsure laissées sur sa peau n’était pas des morsures d’animal, c’était bien l’empreinte parfaite de la dentition humaine. Bordel, mais qu’est-ce-qui se passait dans cette ville ?

Le vent sifflait dans mes oreilles, tout comme ces détonations que j’entendis derrière moi, des détonations qui se turent rapidement suivis d’un grognement bestial effroyable. Je voyais des gens qui se tassaient sous les voitures, d’autres qui essayaient de passer à travers des fenêtres. De quoi avaient-ils tous peur ?

C’est à ce moment que je vis des gens empilés dans un supermarché me faire signe de les rejoindre. Ils semblaient m’avertir d’un danger, je fronçais les sourcils et jetai un coup d’œil derrière. Je vis alors une forme désarticulée courir à moi, les mains tendues devant elle, la bouche ouverte sur des dents effilées couvertes d’une substance verdâtre, je pouvais sentir l’odeur puante qui dégageait d’elle à des dizaines de mètres de moi. Abasourdi, je m’arrêtai un instant pour questionner ce phénomène étrange qui me poursuivait. C’est à ce moment que les symptômes de la peur reprirent le dessus et mon corps se retrouva tétanisé. Les gens coincés dans le supermarché regardaient la scène, horrifiés, hurlant presqu’afin que je puisse retrouver ma motilité. Peine perdue, il semblait que j’étais condamné à mon sort, j’allais être victime d’une chose que je ne comprenais pas. Qu’est-ce-que donc cela ? Que faisait-il ici ? Je croyais que ces choses-là n’arrivaient que dans les pays riches où ils pouvaient faire face à tout ? 

La chose était à quelques mètres de moi, sa langue pendait déjà hors de sa bouche. C’était l’inconnu que je venais de laisser pour mort tantôt sur l’asphalte. Bordel ! C’en était fait de moi, l’intrépide Saint-Jacques Majeur, je commençais à comprendre le topo, je compris alors pourquoi les policiers et les civils couraient ensemble dans la même direction, je comprenais le danger maintenant, malheureusement je l’ai compris trop tard. J’allais être sans le vouloir le repas le plus facile pour un prédateur qui venait de se faire une petite place dans la chaine alimentaire. J’allais mourir en sachant que je suis un repas facile, qui s’est livré dans la gueule du loup tout seul. Une dernière pensée avant de rejoindre ma chère mère incrustée  quelque part parmi les étoiles. Je fermai les yeux…

Un…

Deux…

Trois…

Des Détonations retentirent au-dessus ma tête, je tombai face contre terre. Quelqu’un a-t-il eu la gentillesse de refroidir le vilain petit repas facile que je suis ? Qu’on lui donne la plus grosse louche de café lors de mes obsèques, si obsèques il y aura lieu. – Lève toi mon vieux. Lève-toi.

Je relevai la tête, un policier me tendait la main, à quelques centimètres de mon visage, gisait la tête éclatée du mort-vivant. Les projectiles ne m’étaient pas destinés. Ils m’avaient au contraire sauvé la vie. – Etes-vous blessé ? Avez-vous des morsures sur le corps ?

  • -Non… non, enfin je ne sais pas, il se peut que je me sois égratigné quelque part.
  • -Viens avec nous. 

Il me semblait que toute la population avait pris refuge dans le supermarché. Tout le monde me regardait avec des yeux hagards, un mélange hétéroclite  qui fut malaxé par la peur, la peur de ce mal lâché dans les rues, dans nos artères. J’avais mille et unes questions qui remplissaient ma tête. Je tanguai un peu, sous le coup du vertige, je laissai tomber mes fesses sur la céramique. Il y avait à côté de moi, un pot qui trainait, je vomis tout mon fiel là-dedans. 

L’homme qui venait me sauver me lança une boisson réhydratante.

– Qu’est-ce que c’était dehors ? enquis-je en pointant mon index vers la porte.

– Ce que les enfers ont vomi sur la surface répondit le policier en rechargeant la chambre de son fusil.

– Je ne comprends pas. 

– Ce sont des morts qui sont sortis de leurs tombes et s’en prennent à nous les vivants, répondit une vieille dame qui portait des lunettes qui bouffaient tout son front. Ils ont faim et ils nous croquent.

– Que… quoi… comment ? 

– N’as-tu pas entendu la fin du discours du président ? demanda alors le policier qui arqua ses sourcils ?

– Non, j’étais déjà dans la foule avant même la fin du discours.

– Tu aurais pu t’éviter ce confinement si tu avais suivi tout le discours. Il a ordonné à tout le monde de rentrer immédiatement chez eux sinon la mort viendrait les chercher dans les rues. Il a ordonné à toutes les forces de l’ordre de se retirer et d’aller protéger leurs familles.

– Et vous avez cru en ce qu’a dit ce président à tête de chat ?

– Que l’on ait cru ou non maintenant voilà ce qui arrive, les cimetières ont vomi les cercueils et les cercueils ont rendu les défunts. Nous voilà maintenant, face à une menace que l’on ne pourra pas gérer et tu peux très bien constater que les morts peuvent nous refiler leurs maux. Si tu te fais mordre, tu subiras le même sort. Quand je pense dans ce pays que même les morts n’ont plus le droit à leur repos éternel.

– Le président est la cause de tous nos malheurs, avança la vieille dame. Il a invoqué l’esprit de la lune et l’a capturé dans une cuvette. Le président a fait un sang d’encre lorsqu’il a su que l’esprit ne pouvait que lui fournir des numéros de loto, étant au cœur d’une machinerie corrompue qui ne faisait que les détournements de fond, il avait assez d’argent pour vivre heureux pour le restant de ces jours. Il a fait emprisonner le charlatan qui a voulu l’arnaquer de la sorte. Tout ce qu’il voulait c’était un bon stratagème pour garder son mandat et empêcher les manifestations. On lui a conseillé un autre houngan qui cette fois-ci, lui fit invoquer un autre loa. L’un des pires loas de notre panthéon : Lenglensou. Le président est parti faire son invocation, au beau milieu de la nuit, à l’heure où le monde invisible et celui du nôtre se rencontrent, au cimetière de Port-au-Prince. Le loa futé et funèbre s’est mêlé de la partie : Baron Samdi. En coalition, ils ont promis de déverser le chaos à la surface de la ville et de sauver  le p’tit cul du président sur le fauteuil. Voilà comment nous sommes condamnés, aujourd’hui, coincés de part et d’autre entre les morts et un gouvernement qui ne veut que piller, qui ne veut que le chaos.

– Comment se fait-il que vous savez tout cela ? demandèrent plusieurs personnes en même temps après cette narration palpitante.

– J’ai un petit fils qui travaille pour le gouvernement, il sait me dire des choses. Il sait aussi me prévenir. Et moi, je sais être têtue.

– Que devons-nous faire maintenant ? demanda un autre policier qui jusqu’ici était posé dans son coin.

– Rester en vie, répondit mon sauveur.

– Ou nous battre, ajouta quelqu’un. Ils sont devant la porte et ils se font de plus en plus en nombreux.

Un mouvement de panique secoua la horde de gens qui s’était trouvé asile ici. Tout le monde se reflua par réflexe vers l’arrière du supermarché. Six autres policiers que je n’avais pas encore remarqués formaient les premières lignes de défense humaine.  Tout se déroula comme dans un film. Une situation apocalyptique, un relent insoutenable, les fusils qui se rechargeaient, ma peur qui me clouait au sol. Je savais que je n’allais pas survivre, mon corps faisait de moi le repas le plus copieux et le plus disponible. Les morts s’entassaient devant la vitre, les corps disloqués, les lèvres ouvertes sur des dents effilées, de la bave verdâtre. Je vis la, un policier qui était tombé sous les dents ennemies devenir ennemis contre son gré. La vitre du supermarché craquela…

Je vis la vieille dame faire  un signe de la croix

La vitre zébra sous le poids de ces corps qui la pressèrent.

Je vis les policiers mettre en ligne de mire leurs cibles. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas arrêter cette marée inhumaine mais ils allaient mourir armes à la main, en défendant chèrement leurs vies et celle des autres. Un cri strident retentit à travers la nuit, toutes les lumières s’éteignirent, tandis que la vitre céda. Notre première ligne de défense fut envahie par la marée. 

Notre deuxième ligne de défense n’était que le pauvre moi. Estropié, pétrifié par la peur, un frêle mur de défense que nos assaillants n’eurent pas grand mal à percer. Je me sentis cogner de toute part, je suffoquai. J’évitai tant bien que mal de tousser. Rapidement, le contingent diabolique me passa dessus sans me laisser même une égratignure. Ils ne pouvaient pas voir dans le noir, ils ne m’avaient pas vu dans cette cohue où toutes leurs attentions s’étaient concentrées sur le gibier qui se tassait en grand nombre dans la partie arrière du supermarché.

J’etais sauvé. Je me relevai prestement et détendais mes muscles afin de filer au plus vite. L’instinct de survie m’empêchait d’avoir pitié pour mes pairs. Et ma pitié ne leur était d’aucun recours de toute façon. Mon cœur battant la chamade, battait aussi la joie d’être toujours en vie. Je devais foutre le camp d’ici. Je laisserai ce pays dès demain même s’il faudra le quitter à la nage.

Un grognement en face de moi me retira de mes pensées. Une forme, le relent, la marche disloquante, j’étais cuit. La chose me plongea dessus, dans un éclat de lumière, j’eus le temps de voir son visage…

Le visage tant aimé…

Celui de ma mère. Je ressentis une douleur lancinante à la poitrine. Des griffes qui plongeaient dans mes poumons tandis que ma gorge se remplissait de sang. C’en était fait de moi.

Le jour où les morts ont envahi ma ville, je n’en fus pas un rescapé. La ville se tordit sous cette malheur, elle dansa avec la mort dans une étreinte qui lui suça sa dernière énergie, elle dansa comme elle a toujours dansé : l’amertume au bord des lèvres. Et les dents de ma défunte mère me cisaillaient la chair, la douleur me rendait humain pour la dernière fois. J’en profitai pour laisser évacuer une dernière fois mes poumons. L’étoile de ma mère n’était qu’une pierre chrysocale sur l’échiquier gigantesque de l’univers, elle a sombré pour servir les desseins les plus vils des hommes de pouvoir. Tout comme je vais sombrer bientôt, l’autre bord. Espérant toutefois que je n’aurais pas un appétit d’ogre.

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Eder Apollinaris Simphat

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1 commentaire
  1. Lafleurhaitienne dit

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