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Pour la vie ou pour la nuit

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Deux mois se sont écoulés depuis ma condamnation. Un coup qui m’a assommé. J’ai senti le tapis se dérouler sous mes pieds, l’univers se renverser avec moi. La menace était claire, ma décision inévitable et je devais foncer tête baissée devant le danger que j’encourais. Depuis, les jours se confondent avec les nuits : tous de grands boulevards de réflexion, où mes sens se saisissent de moi pour me faire prendre conscience de ma situation. Une situation fielleuse que j’aurais bien pu éviter.

Tout a commencé un vendredi après-midi, lors d’un match de football. L’été, dans les villes de province et même à Port-au-Prince, traîne de nombreux championnats avec lui. J’aime bien ces ambiances. De la gaieté à en mourir, un peu de stress se dilue dans les bouteilles d’alcool et les dribbles de ces bons joueurs… Elle était là, avec cette petite jupe qui lui caressait sauvagement les jambes tant qu’elle était serrée, ses seins proéminents et ses regards enchanteurs. Une charmante demoiselle ! Aux alentours, gambadaient plein d’autres donzelles mais elle, seule, attirait mon attention. Ce que remarquèrent mes compagnons. Je ne la connaissais pas, je la voyais pour la première fois dans ce petit quartier où j’avais grandi. Mon appétit de loup s’éveilla tout de suite mais je fus mis en garde par mes compagnons. En effet, elle était nouvelle et personne ne savait rien d’elle : je veux dire d’où elle venait, si elle avait un copain. Mais je me lançai quand même dans l’aventure. Deux pas m’avaient suffi pour la rejoindre et lui souffler quelques mots de ma voix mielleuse. Le genre de compliments qui font sourire une femme, des souhaits de bienvenue dans le quartier et le tour était joué. J’avais obtenu son numéro. Rachelle, elle m’avait dit.

Puis tout est allé si vite. Je n’avais pas oublié mes talents de charmeur bien que longtemps rouillé, en quelque sorte, par une relation sérieuse. Mes petits gestes, mes mots avaient largement le pouvoir de me procurer ce que je désirais. Ce qui devait arriver arriva. Le mur de Berlin était tombé et j’en étais fier. Mais du coup, je revenais comme à moi-même. Elle ne m’intéressait plus après l’avoir mise dans mon lit ; le désir, en effet, assoupi. Et d’un coup, j’examinais ma situation : un jeune homme de 26 ans promis à une femme qui s’était battue pour cette relation. Qu’avais-je donc fait ? J’appelai mon amante pour lui dire que je ne pouvais pas continuer mais elle aussi avait quelque chose à m’annoncer : elle était enceinte de moi.

   – Allô ! Rachelle ? Ou anfòm ?

  – Anfòm, e ou menm cheri ?

  – Mwen la. M g on bagay pou m di w. 

  – Pale non chéri ! M ap koute w.

   – M rele w pou m di w nou p ap ka kontinye, n ap met on fen nan sa.

   – Kisa ? Poukisa la ? Eben si w wè sa nou fenk kare la wi.

   – Sa k fè sa ?

   – Sa k fè sa ? M GWÒS POU OU, Stanley !

La nouvelle me tomba comme un sac de ciment sur la tête mais tint toutefois peu de place à côté des sentiments qui m’ont emparé après jusqu’ici. Elle gagna rapidement les rues, une odeur de pourriture ça se répand toujours. Je ne pouvais plus regarder mon ex-future belle-famille dans les yeux, rongé par la honte. Et les réprimandes de mes parents pleuvaient dru sur ma vie. Quant à la famille de la demoiselle engrossée, elle ne plaisantait pas. Le vieux disait qu’il n’avait pas taillé toute sa vie sur une table d’ébéniste pour élever une fille pour que l’on vienne la bambocher et se tirer d’affaire sans égratignure aucune. Si j’essayais de nier mon forfait, je verrais de quel « lakou » il est issu. Mais je n’avais nullement besoin d’une démonstration. Cela me paraissait juste : Tout homme qui cause un dommage à autrui lui doit nécessairement réparation. Il n’est pas Eminem mais il m’a proposé de choisir l’un de ses deux « M », vous voyez sans doute : « Mariage » ou « Mort ». Et j’ai cru sage d’écarter le second « M» . Alors ma sentence fut prononcée !

Aujourd’hui je vais me marier avec une certaine femme dont je ne veux pas. Ma future épouse est belle et bien en chair mais je ne l’aime pas. J’ai fait perdre 6 longues années à mon ex fiancée, ma douce Leïssa. Hier, je suis allé lui faire mes adieux. Nous avons promené nos regrets sur tout le futur qui s’en vient. Nous avons chanté quelques bienheureuses notes de notre répertoire de moments passés ensemble. Je n’ai pas eu le courage de lui demander pardon comme il le fallait. Il faut dire qu’elle a été trop clémente à mon égard. Elle ne m’a pas craché des insultes, elle n’a pas souillé mes oreilles d’injures qui feraient accroître mes remords. Elle n’a pas scellé mon visage de sa main tremblante. Elle ne m’a pas demandé que diable ne m’avait-elle pas offert pour m’être aventuré chez l’autre. Elle ne m’a pas dit que j’ai foulé au sol sa passion, gaspillé son temps pour une partie de jambes en l’air. Non, rien de tout cela! Elle s’est contentée de me regarder pleurer, de pleurer avec moi. « Si cela doit être notre dernière rencontre, faisons d’elle un heureux souvenir », m’avait-elle dit. Et cela me tuait: ainsi donc j’allais perdre cette femme, une telle femme. Mais elle m’a repoussé quand j’ai voulu l’embrasser pour une dernière fois: « Tu n’es plus mien ! »…

Depuis 3h, je me suis terré dans cette chambre, une photo de Leïssa en main. Bien sûr, il n’en reste plus qu’un bout de papier froissé et mouillé. Ce samedi m’offre encore à peine une heure pour penser à elle librement, à ce qu’on a vécu, à ses lèvres que je n’embrasserai plus jamais, à son rire qui tapait affectueusement sur mes tympans. Je me dis qu’elle m’avait véritablement aimé et que j’avais commis la plus grosse bêtise de ma vie en la trompant. Est-il vrai que les « si m te konnen » viennent toujours après les dégâts ? Je maudis le jour où j’ai vu Rachelle. Je me maudis de l’avoir approchée. Je maudis mon obsession des fesses galbées et des seins voluptueux. Je maudis ma vie, la dernière tranche qu’il en reste.

Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Je me retrouve debout dans un temple avec une femme et un pasteur. C’est ma cérémonie nuptiale ! Celle que je n’avais pas préparée. Je balaie l’assistance de mes yeux rouges (je ne sais pas si on l’a remarqué) ; des têtes connues, d’autres inconnues mais cela revenait au même. Ma mère, mon père, ma sœur, mes oncles et tantes… la famille était là comme s’ils ne voulaient pas me laisser seul avec mon supplice. Mais ma gaffe était mienne et je devrai l’affronter quotidiennement à partir d’aujourd’hui. Vivre avec quelqu’un sans amour jusqu’à la mort comme on le dit souvent. Vais-je finir par l’aimer ? L’habitude prendra-t-elle le dessus ? Ce que je sais, par contre, c’est que quelque part là dehors il y a une femme que j’aime énormément et dont je pleure la perte à chaque seconde.

  • Mademoiselle Rachelle Pierre, voulez-vous prendre M. Stanley Jean-François comme fidèle époux, l’aimer, le chérir dans la maladie comme dans la santé, dans les bons comme dans les mauvais jours, jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
  •  Oui, pasteur !
  •  M. Stanley Jean-François, voulez-vous prendre Mademoiselle Rachelle Pierre comme fidèle épouse, l’aimer, la chérir, dans la santé comme dans la maladie, dans la joie comme dans la tristesse, jusqu’à ce que la mort vous sépare ?

« Jusqu’à ce que la mort vous sépare », ça fait l’effet d’un marteau sur une enclume. Pourrai-je vivre sous le même toit que Rachelle ? Cet enfant qu’elle porte, l’affectionnerai-je ? Comment vais-je pouvoir attendre la mort en regardant cette femme ? Une mort lente, lancinante, je suppose. Si je dis oui, je vais mourir tous les jours et quand mon dernier jour viendra, il ne trouvera rien de moi. Que dit-on déjà ? Pour la vie ou pour la mort ? Eh bien ! La mort viendra cette nuit ; elle sera la nuit. Dans mon cas, dites alors « pour la vie ou pour la nuit ». Ce sera donc pour la nuit !

  • Oui pasteur…

Et je continue dans ma tête: « …jusqu’à ce que la nuit nous sépare ! »

 

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1 commentaire
  1. NSC dit

    Jusqu’à ce que la nuit nous sépare.

    J’aime cette fin et la phrase a un je ne sais quoi qui me plait.

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