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On s’est aimé pourtant

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Partie I 

Si un jour sur ma route je rencontre un génie et qu’il m’accorde la chance d’émettre trois vœux, trois fois je lui demanderai de ne plus laisser vivre à ceux qui ont aimé vraiment les tristes matins qui succèdent aux ruptures amoureuses. Je crois que personne ne mérite de vivre pareilles atrocités…

La pluie finissait doucement son récital quand je garais ma voiture dans le parking du Heaven on Earth Restaurant. Cinq heures. Un embouteillage dense m’avait retenu dans les parvis de Pétion-ville pendant au moins une heure. Dieu que les rues de la capitale et ses zones avoisinantes pouvaient me taper sur les nerfs ! Je respirais un grand coup et je quittai ma voiture. Je saluai au passage le voiturier, Jimmy, un jeune homme de dix-neuf ans. 

Le Heaven on earth, le résultat de toute une vie. La somme de pleins d’efforts consentis pendant de longues années de sacrifice. La somme de mes sacrifices. Est-ce vraiment ce que ressentent tous les autres qui ont fait quelque chose de bien dans leurs vies ? Qui ont poursuivi sans relâche leurs rêves et qui y sont parvenus ? Ce sourire béat et idiot que j’arborais toutes les fois que je gravissais les marches de mon restaurant, c’était le sourire d’un homme fier qui a tout fait pour y arriver. Qui ne s’est pas permis d’abandonner. Qui y a cru, encore et encore, même lorsqu’il n’avait plus aucune raison d’y croire. Ça ,  ça fait du bien. C’est comme un orgasme qui se répète toutes les nuits, à chaque fois que je pose les yeux sur ce magnifique restaurant. 

Logé dans une ancienne maison ayant été partiellement détruite dix ans plus tôt, dans le séisme du 12 janvier 2010, mon restaurant, sis à Thomassin, avait l’allure de ces demeures sévères au premier regard et pourtant si bienveillantes à l’intérieur. Tout était justement arrangé pour permettre à celui qui souhaite venir manger et boire ici de se sentir confortable, comme dans sa propre demeure. Le choix des meubles, des lumières, des décorations voire du personnel faisaient tous partie d’un plan bien ficelé :Tu es chez toi. Mets-toi à l’aise, on te sert ton plat préféré. 

Ici, on accueillait la classe moyenne aisée, encore capable de se payer des dîners coûteux. Quelques membres de la triste bourgeoisie de ce pays venaient aussi égayer les nuits du Heaven à coût de grosses dépenses inutiles. On reconnaît le bourgeois et le différencie rien qu’aux vêtements qu’il porte. C’est comme s’il avait ce désir incontrôlable de vouloir paraître différent, de ponctuer sa supériorité. 

Moi je n’étais pas fils de bourgeois, bien que j’avais de très bons contacts et de sérieuses relations auprès de certains membres de ce milieu. Je tirais mes rentrées des grosses cylindrées de ce pays, ceux qui sont les vrais décideurs de la misère de cette nation.  Mon père , lui , avait mené sa bosse dans plusieurs endroits du monde et avait fait fortune dans des situations assez douteuses. On raconte encore qu’il avait vendu des armes au gouvernement haïtien en 2003, lesquelles avaient servi pour armer des hommes et femmes du ghetto. Je n’ai jamais pu confirmer ces informations, mais j’avais fini par croire en ces histoires. Car, une chose était bien certaine, mon père n’avait jamais été un homme foncièrement intègre. Il avait toujours su comment manœuvrer pour gagner, trouver les bonnes combines pour arranger les choses à sa manière. Le genre de personnes qui savent exactement quelle corde du destin faut-il titiller pour qu’il tourne en leur faveur. Mais, ça, c’est une toute autre histoire que je vous conterai (peut-être) une autre fois.

Je salue quelques personnes assis sous le perron du restaurant, consommant tranquillement leurs verres de whisky ou de jus de fruit. Je souris une nouvelle fois en entrant dans le restaurant. Un sourire de paon!

***

Nina Simone chantait love me or leave me avec toute la frénésie que seule sa voix pouvait contenir. Dehors, les serveurs et serveuses faisaient l’aller-retour incessant entre la cuisine et les tables, désireux d’offrir un service impeccable à nos invités (c’était le terme que nous employons pour désigner nos clients). C’était une belle nuit, calme, sans prétention de perfection mais qui savait tenir tête aux nuits mornes et fades que vivaient le pays depuis un certain temps. 

Sans vouloir me vanter, je fais partie des meilleurs cuisiniers du pays. Les primes et récompenses que j’avais récoltées en dix années de carrière témoignaient longuement de l’immensité de mon art. J’étais bon dans ce que je faisais. Je n’avais jamais eu peur de créer et à chaque étape de ma carrière, j’avais toujours rencontré les bonnes personnes et aux bons moments. Ici, c’était moi qui dirigeais la cuisine. N’étant jamais bon pour les questions d’administration et de finance, ces tâches ingrates revenaient à mon meilleur ami et partenaire d’affaires, Léon. 

Vers neuf heures du soir, je pris ma pause habituelle de quinze minutes pendant laquelle je profitais pour quitter la cuisine et aller converser avec les clients du restaurant. Le Heaven on earth était comme un foyer où ceux qui y venaient ,recevaient des marques d’affection particulières qui n’avaient pour mission finale que de les inviter à y revenir un autre soir. Je jouais parfaitement ce rôle.  J’avais toujours su comment mettre à l’aise les gens. Je les invitais à laisser leur avis sur le service que nous fournissions ici. Quand les gens se sentent impliqués, ils finissent toujours par retenter le coup.

Alors que j’étais entièrement empêtré dans une conversation assez intéressante avec un couple d’américano-libanais, je vis passer sous la terrasse une silhouette qui me parut familière. Je m’excusais promptement auprès des deux tourtereaux et me dirigeais vers la cour. Dehors, il faisait légèrement frisquet. Les jeunes gens fumaient et buvaient, librement, comme pouvait le leur permettre la richesse aveugle de leurs parents. Sous une table placée au fond de la terrasse, un vieil écrivain, blasé et n’ayant plus rien à raconter fumait tranquillement sa pipe, à la reconquête d’une inspiration qui ne voulait plus de lui. Pathétique.

Je m’approchais un peu plus de la femme – puisque c’en était une – Elle cherchait encore une table vide où s’asseoir. Je me perdis dans sa démarche, libre, gracieuse, altière. Elle me rappela vaguement une personne que j’avais connue dans une autre vie. Je souris, ce ne pouvait être elle, pas ici, pas ce soir. Lorsque, ayant senti la présence d’une personne dans son dos elle se retourna vivement, je frémis en la voyant. 

  • Néhémia… dis-je. Néhémia.

J’avais probablement une tête de rien du tout tellement je me sentais pris au dépourvu. J’avais toujours détesté me sentir menacé. J’aimais le contrôle. J’aimais sentir avoir le contrôle sur les choses et sur les gens. C’était ma personnalité de vouloir toujours tout contrôler. Pourtant je n’y arrivais pas, je n’y arrivais plus…

  • Bonsoir Adley, me répondit-t-elle, sourire aux lèvres. 

J’eus cette soudaine envie de la prendre dans mes bras et de lui dire combien elle m’avait manqué. De la soulever comme jadis je savais le faire. Mais, je me retins. En guise de mes étranges envies, je lui dis plutôt un simple :

  • Qu’est-ce que tu fais là ?

Elle me sourit à nouveau. Ce sourire qui avait pendant longtemps illuminé mes nuits et jours. Qui m’avait sauvagement manqué. 

  • J’ai entendu parler de ce restaurant et je voulais voir de mes propres yeux. 
  • Ah… fis-je. C’est moi le propriétaire. 
  • Je sais, me répondit-elle sous son ton le plus détaché que possible. 

Alors que je me préparais à dire autre chose, une table se libéra miraculeusement. Je l’invitai à y prendre place. Elle accepta. 

  • Sept ans, lui dis-je. Sept longues années depuis qu’on s’est perdus de vue. 
  • Ouais. Nous avons vieilli. 

Je venais de connaître ma trente-cinquième année sur terre. Elle, elle avait trente-deux ou trente-trois. Je ne m’en rappelle pas trop. Je profitai pour la regarder. Elle était restée belle. Comme si le temps n’avait pas encore eu raison de sa jeunesse, Néhémia respirait la beauté et l’élégance. Elle avait toujours su se parer comme la personne atypique qu’elle était réellement. Mais ce soir, elle ne portait qu’un jeans et un long T-shirt pour se protéger du temps frisquet qu’il faisait. Pourtant, je la trouvais diablement belle et attirante. Je remarquais cependant qu’elle avait beaucoup maigri. 

  • Un ami m’a prêté sa maison pas loin d’ici pour deux semaines. 
  • Tu écris un nouveau roman ? 

Elle secoua négativement la tête.

  • Des nouvelles, me dit-elle. Un recueil de nouvelles. 
  • C’est très bien. Et c’est ton premier jour chez ton ami ?
  • Tu me demandes ça pour savoir si je viendrai manger ici toutes les soirées ?

Je pouffai de rire. Elle continua :

  • Non, il s’avère que c’est la dernière. J’ai subitement ressenti le poids de l’isolement accumulé tout au long de ces deux dernières semaines et j’ai voulu sortir. Voir du monde, me sentir vivante au milieu de gens que je ne connais pas et qui n’ont probablement jamais lu une de mes histoires. N’importe où, mais pas cette maison.

Elle me parlait librement, sans ambages, comme si elle et moi , nous nous étions quittés la veille. Je ne voulus point poser de questions comme : qu’as-tu fait depuis tout ce temps ? Ou encore, tu deviens quoi ? Questions trop normales pour une fille qui avait toujours eu horreur de la normalité. Je poursuivis la conversation.

  • Ça parle de quoi ton recueil de nouvelles ?
  • Hum, fit-elle, pensive. De ruptures et de liens qui se renouent. De couples qui s’entre-déchirent et qui ne peuvent se quitter. D’amour-égoïste, d’amour-calculé, d’amour-faux. Je parle de toutes les choses que certaines personnes ne se sont pas dites mais qui auraient mérité d’être parlées, encore et encore. 

Elle se tut. Les speakers placés sous la terrasse diffusaient I’m glad you came de The Wanted. Elle reprit lentement, comme si elle eût voulu que j’entende chacun des mots qu’elle prononçait. 

  • Ça parle de nous aussi, de toi et moi, de ce qu’on a voulu créer et de cette triste manière dont notre histoire a pris fin.

J’eus un geste de sursaut. J’allais répondre quand je fus interrompu par la sonnerie de mon téléphone. On m’attendait à la cuisine. Je raccrochai. 

  • Et je suppose que tu m’accables de tous les noms dans ton livre ? 
  • Pas du tout. 
  • Alors pourquoi j’ai cette impression que de sinistres pages m’y sont réservées?

Elle soupira.

  • Il est des choses que tu dois savoir : premièrement, mon livre n’est pas une ode à Adley. (Elle leva les deux mains en l’air, feignant l’exaspération). Mais il parle de la relation que j’ai connue avec toi. Je ne te condamne en rien, j’essaie plutôt d’avoir un point de vue sur ce qui a mal tourné. C’est de la fiction, mais tu sais que toute fiction comporte une part de réalité. Et dans ce cas, tu es ma réalité. 
  • Et tu es venue pour me passer une interview, c’est ça ? fis-je, l’air moqueur. 

Elle rit de ma blague. Elle avait toujours eu un rire contagieux. Un rire qui t’entraîne dans des sentiers jusque-là inconnus. J’ai toujours vu Néhémia comme un ouragan d’énergie qui emporte tout sur son passage. Elle avait toujours su embarquer les gens dans sa folie et son humeur pas toujours compréhensible. Je dis :

  • Sept longues années se sont écoulées. Sept longues années depuis que mes yeux se sont posés sur ton beau visage pour une dernière fois.

Sept longues années que nous aurions dû passer ensemble me retins-je de dire. 

  • Pourtant nous n’avons jamais été trop loin de l’autre, me répondit-t-elle. Pourtant, nous avons toujours été si proches de l’autre. 
  • Comment ça ? lui demandai-je, incrédule.

Mon portable se mit à sonner à nouveau. Je réprimai un juron.

  • Le devoir t’appelle Adley. 
  • Un devoir dont je vais bien devoir m’en passer ce soir. 

Je me levai de la table

  • Ne t’en va pas, s’il te plait. Donne-moi une dizaine de minutes et je te reviens. Tu commandes ce que tu veux, tu demandes les plats les plus chers si cela te chante…
  • Je ne suis pas ici pour ça, me coupa-t-elle. Mais merci quand même.
  • Tu es ici pourquoi alors ? Lui demandais-je.

En guise de réponse, elle me gratifia d’un sourire que je qualifiai de trompeur. L’espace de quelques instants, je crus lire de la tristesse dans ses beaux yeux. Comme si elle savait quelque chose que moi j’ignorais. J’ajoutai :

  •   Tu es mon invitée Néhémia. Une éternité que je ne t’ai pas vu. Quel idiot serai-je si je te laissai partir sans qu’on ait pris le temps de longuement bavarder. C’est bien que tu sois venu ce soir. Ça fait longtemps. Je n’ai pourtant jamais oublié ton sourire ni tes yeux qui pétillaient à chaque fois que tu me jouais un mauvais tour. Tu te souviens des longues nuits que nous passions à nous chamailler sur des sujets qui ne méritaient même pas qu’on leur accorde une bonne trentaine de minutes ? Tu vas me dire ne pas être venue pour ça non plus. Mais permets-moi de te dire que cela me manque. J’ai le cœur qui se pose mille questions tellement s’emballe-t-il. Je t’ai perdu de vue depuis si longtemps et je ne te reverrai probablement plus jamais après cette nuit. Mais je ne te demande qu’une chose : accorde-moi cette nuit. Nous la passerons à discuter comme nous le faisions jadis. Peut-être que nous nous chamaillerons, peut-être que tu me feras rire comme toi seule a toujours su le faire, peut-être nous reparlerons de toutes les erreurs que nous avons faites, mais honnêtement ce n’est pas le plus important. Je veux que cette nuit soit la nôtre. Pour toutes celles que nous avons connues loin de l’autre, je veux que cette nuit soit leur rivale. Qu’ai-je à faire de plus important que de passer la nuit à te saouler de mes sordides histoires ? Je puis tout abandonner pour une seule nuit. Ce soir, je ne suis pas le propriétaire de ce restaurant. Je suis ton ancien ami, ton ancien amant, ton ancien copain et ton ancien fiancé. Alors je t’en prie, ne t’en va pas. J’ai besoin de toi, j’ai besoin de nos longues discussions. Attends-moi. Mais fais-moi ce plaisir, commande ce qui te plaît et il te sera donné !

À suivre …

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4 commentaires
  1. Leysha dit

    Quel beau texte!😭 J’attends impatiemment la suite.

  2. Peter dit

    La suite svp??? Une histoire d’une rareté aussi passionnante

  3. NSC dit

    Tellement bien écrit.

  4. Esperanta Demosthene dit

    J’adore! Très passionnante.

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