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Il y a le soleil au loin pour nous aveugler IV

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        Sandra se lève du lit. Alix ronfle encore. Sandra pose les pieds tout doucement sur le parquet. Une sensation de froid lui monte dans tout le corps. Alix bouge, change de position. La nuit de la république de Port-au-Prince est aussi lourde que ce mal subtil qui la tenaille de l’intérieur. Elle pense à cette vieille chanson où le duo, un homme et une femme qui font office de protagonistes dans l’histoire que raconte le morceau, se jettent aux visages leurs désillusions. Enfin, pas trop loin de leur « chose », se dit-elle. En tout cas, de son point de vue, oui. Elle jette un dernier regard à Alix avant de se diriger tout droit vers la table du salon.

        Un ensemble de journaux empilés. Quelques feuilles raturées de tous parts. Sur la table, entre trois romans éparpillés, on peut voir écrit sur le dos de l’un d’entre eux, en grandes lettres :

JACQUES

STEPHEN

ALEXIS

L’ESPACE

D’UN

CILLEMENT

        Sandra pense à la fugitive des temps. Tout se passe trop vite. Trop trop vite. Elle ouvre l’écran de son laptop. Elle se sent dans un état de grâce, ces instants où les mots affluent, venant de partout dans nos tripes. On connait tous ce moment d’une façon ou d’une autre, il y a cette urgence de se rendre chez un meilleur ami, une bestie, une personne de confiance, un père, une mère, pour faire des confidences, nous libérer. Parler. Parler.

        Le ronflement d’Alix se fait de plus bel dans la chambre. Sandra n’avait jamais imaginé qu’elle aimerait un homme qui dort aussi mal. Elle est trop fine pour supporter ça. L’amour ne rend pas aveugle, il change les perspectives. Le laptop n’était pas fermé. Sandra l’ouvre, Word, Book Antiqua, 14. Elle ne se rend pas compte du moment où elle a commencé à taper.

 

L’ETERNITE MOBILE

        L’amour n’est jamais qu’un leurre. Je ne parle pas du pouvoir d’aimer, de ressentir des choses, de concentrer toute son énergie à l’endroit de quelqu’un pour lui rappeler qu’il est extraordinaire, qu’il est la plus belle chose qui nous soit arrivée, qu’il a un sourire d’ange, enfin, pour lui signifier à lui-même. Cela, on peut tous le faire pendant un temps relativement long. Je parle, de préférence, des promesses que l’on va se faire, et cette incapacité de les tenir. Je crois que la meilleure façon d’aimer, c’est d’aimer sans lendemain. On s’aime dans le foudroiement du moment. On s’aime comme ça. On va pour un café, pour une séance de cinéma, pour un match de foot au stade Sylvio Cator, pour une partie de fantasmes — Le mot « Fantasmes » est préférable à l’expression « jambes en l’air », trop vulgaire — à Royal Oasis avec nos maigres économies d’un mois, sans se soucier de ce qui va arriver dans les prochains mois, dans une, deux, quinze années…

         Je veux aimer de manière réaliste, sans folie. Je veux aimer follement, consciemment ? Je veux aimer spontanément. Peut-on allier folie et discernement ? Je veux l’intensité du moment sans les regrets du futur. Je veux vivre sans espoir et sans regrets.

        Après « regrets », Sandra referme l’écran de son laptop. Elle a l’impression que quelque chose va sortir de la page pour lui sauter au cou. Elle va au frigo, prend un bidon d’eau, très glacé. Elle avale une gorgée. Frissons de l’intérieur. Les ronflements ont cessé dans la chambre. La nuit de la République de Port-au-Prince plane comme une cigogne. Elle déambule un peu, puis, elle revient vers le laptop.

 

VA, NE GARDE PAS ESPOIR 

        Il n’est pas tout simplement question d’aimer. Il s’agit surtout de savoir aimer l’autre. Ce jour où j’ai rencontré Alix

 

 

 

        Sandra hésite, efface le mot, finalement se décide avec un nom fictif : Anglade. Anglade sonne bien. Et puis, putain, pourquoi une raison à tout ? Anglade ! Anglade ! Elle repart :

 

        Ce jour où j’ai croisé Anglade, je me suis précipitée vers lui, non pas, à cause de l’effet qu’il m’avait fait ou bien parce que je ressentais une grande harmonie entre nous. En fait, je pensais qu’au-delà de cette harmonie, j’aurais beaucoup plus de chance à être moi-même. Pourquoi se lier à quelqu’un si cette liaison doit nous faire perdre notre identité ? Anglade est beau, intelligent, humble. J’aime particulièrement le marron de ses yeux, ses cheveux vaguement ébouriffés, quelque peu bouclés. Il avait cette timidité nuancée lorsqu’il me parlait de ses initiatives, de ses rêves. Il était très prudent dans ses propos, ne voulait pas dire des choses compromettantes. Ce jour où on a marché ensemble au Parc historique de la Canne à Sucres….

 

        Sandra hésite, efface « Parc historique de la Canne à Sucres », finalement se résout avec parc, c’est plus simple, bien plus simple.

 

 

        Ce jour où on a marché ensemble au parc, c’était l’un des plus beaux jours de ma vie. J’avais rencontré un homme, énergique, fougueux, par-dessus tout, très attentionné. Anglade avait un sens de l’écoute très poussé. Ces hommes-là, on peut les compter sur les doigts. Ces hommes, peux prétentieux, qui ne savent pas tout des femmes et qui les écoutent, qui écoutent leurs opinions, leurs désirs, leurs fantasmes, qui n’assument pas. Maman Rosa (Madame Rosa de La vie devant soi de Romain Gary passe dans sa tête, ce qui lui a suggéré le nom) n’aimait pas trop l’idée que je me mette en couple. Mais, lorsque je lui avais décrit Anglade, elle avait fini par être convaincue. Elle m’avait dit : « Va, ne garde pas espoir ». Je n’avais pas compris sa phrase. Aimer sans espoir, comme ça, juste comme ça. Cette vieille « modernité » où les personnages partent seulement pour des tentatives et le hard sexe. Pour la vie ou pour la nuit ? Maman Rosa m’avait dit : « Va, ne garde pas espoir ». Il m’aura fallu quatre mois pour comprendre que l’espoir, surtout en amour, est notre pire ennemi.

 

        Sandra ne comprend pas ce qui lui passe, n’arrive pas bien à ordonner ses idées. Elle aimerait écrire quelque chose de plus directe. Elle prend le livre de J. S. Alexis sur le bureau, caresse un peu sa couverture.

        Le jour où elle avait décidé d’emménager avec Alix, sa mère lui avait fait comprendre qu’il y a un monde de différences entre les fantasmes d’une promesse de vie et les réalités du vivre-ensemble. Elle se souvient très exactement de ce moment où elles ont eu cet échange. Elles se tenaient dans la dernière marche de l’escalier de la petite maison qui l’a vue naître et grandir dans ce quartier calme de Jérémie. Les yeux de Sandra crachaient l’amour. L’esprit logique de Roselande abondait en avertissement. Pour que sa fille ne soit pas blessée. Une femme, quel que soit son âge, reste toujours une fillette pour sa maman.

        — Je ne sais pas man, mais, je te trouve un peu pessimiste, avait dit Sandra.

        Puis, elle était retournée à Port-au-Prince. Après 7 mois, elle a buté sur le réel sens des mises en garde de sa mère. « Va, ne garde pas espoir ». Sandra rouvre l’écran de l’ordinateur avec une sorte de colère.

 

        Je ne sais foutrement rien. Parfois, j’ai envie de me mettre à la place d’Anglade pour le comprendre, pour comprendre sa maladresse. Il ne sait pas aimer. Il ne sait pas m’aimer. Il s’agit surtout de savoir aimer l’autre. Nos réalités diffèrent mais je pensais qu’il ne nous prendrait pas beaucoup de temps pour nous assembler, nous réunir. Mais finalement, je réalise, au bout de sept mois seulement, que le fossé qui existe entre Anglade et moi est tellement énorme qu’il nous est impossible de le combler. Anglade, en plus d’avoir une personnalité trop affirmée qui occupe toute la place, ne se remet jamais en question. Un homme trop sûr de lui est redoutable et, à la limite, dans le contexte amoureux, étouffant. J’avais besoin d’un partenaire, mais, il parait que lui, Anglade, cherchait une subordonnée pour affirmer ses certitudes qui sont certaines fois bancales à mon sens. Ce qui tue l’enthousiasme de l’autre. Nos étoiles miroitent dans la même direction sans pouvoir se rencontrer. Enfin, peut-être que nous sommes tous dans l’illusion. Peut-être… Peut-être qu’on a tous tort de vouloir l’infini quand la vie elle-même n’est pas éternelle. Peut-être qu’on prend les mêmes routes et qu’on va inexorablement déboucher sur des sorties contraires. Peut-être que, des étoiles qui pendent sur nos têtes de jeunes amoureux en mal d’expériences, rares sont les graines qui fileront dans nos cœurs comme on le souhaite.


FIN

 

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