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Il y a le soleil au loin pour nous aveugler III

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— C’est ma lecture pour la soirée, poursuit le père d’Anna. Ça commence très bien.

— Merci. Mais ça finit mal. Heureusement, c’est très court.

— Ça finit mal, c’est très court… C’est une définition de la vie

Assez parlé d’amour, Hervé Le Tellier

SANDRA ET ALIX

Pétion-Ville. 2 mars 2017.

Ça fait maintenant 7 mois depuis que Sandra et Alix ont emménagé ensemble dans ce petit appart de la rue Duncombre. Le temps passe trop vite et il altère tout, trop vite. Il nous assène nos quatre vérités, nos tristes vérités.

Tout en lui commence à lui rebuter et à lui taper sur les nerfs. Tout ce qu’il fait paraît excessif. Sandra trouve qu’Alix, sa personnalité, elle est trop, comment dire, prononcée, voilà, prononcée. C’est comme ça qu’elle le décrirait si elle viendrait à écrire une histoire sur leur « chose ». Mais, ça fait tellement longtemps qu’elle n’a pas écrit. Des jours qu’elle traîne sur cette critique de Saisons sauvages que le rédacteur en chef du journal lui a commandé à l’approche de la commémoration de la journée internationale des droits de la femme. Elle n’a pas envie d’écrire, encore moins sur leur « chose ».

Elle déteste ce restaurant sombre dans lequel il l’emmène souper ce soir. Ils sont assis face à face. Il ne doit pas se rendre compte de ce petit changement. C’est un détail pour une personne comme lui. « Il y a des choses beaucoup plus importantes Sandra », c’est ce qu’il dirait sans doute. Pourtant, ce premier dimanche où ils avaient eu leur rencard dans un bar-resto hôtel chic sur l’avenue Jean Paul II, c’est lui qui a eu la soudaine réaction, en pleine conversation, de déplacer sa chaise, pour venir s’asseoir à ses côtés. « Ton image pénètre mieux le vieux photographe que je suis et j’aime bien capturer toute ta personne », avait-il plaisanté. En y réfléchissant ce soir, elle trouve la blague d’Alix manipulatrice. Non, foncièrement manipulatrice. De très mauvais goût d’ailleurs. Du tout pas drôle. Sur le moment, elle avait souri, puis, elle avait elle-même rapproché sa chaise un peu pour se sentir plus près de lui et respirer son doux parfum dont la senteur se répandait en touches subtiles. Ils s’étaient promis de toujours garder cette même posture dans leurs prochaines sorties en restaurant.

 A l’approche de la serveuse, il a choisi sans même la consulter. Ça, c’est sans surprise pour elle. Sur le comptoir, les jeux de lumières blafardes suspendus au plafond se jettent sur la caissière, une demoiselle, la vingtaine à peine, les cheveux ramassés en chignon qui tripote son téléphone. Un speaker placé à l’entrée, sur le côté gauche, joue Sa bèl de l’orchestre Tropicana.

—    C’est un joli morceau, ça.

La voix grave d’Alix. Du tout pas sensuelle comme à l’aube de leur « chose ». La perception n’est jamais qu’un leurre de nos vieux sentiments.

—    Quoi ?

—    La musique.

—    La musique ?

—    Tropicana, Sa bèl. Pour une œuvre d’art, c’en est une.

Sandra est littéralement désintéressée par ce que dit Alix. Elle se redresse un peu, se met dans une position de travers. Ses mains soutiennent les flancs de sa chaise. Sa tête, levée vers le haut.

—    Je vois.

C’est tout ce qu’elle répond. Il prend une pause, réfléchit un peu avant de poursuivre :

—    Je vois ? C’est tout ce que tu trouves à dire ???

—    Oh ! Qu’est-ce que tu veux que je dise Alix ? Bon Dieu ! Tu as un sérieux problème, toi !

—    Ah bon ?

— Mais vraiment ! Vraiment ! La dernière fois, je compliquais tout, et maintenant, je suis trop taciturne.

C’était samedi dernier. Elle revenait tout excitée du journal pour lui faire part de l’idée. Elle trouvait que leur relation était quelque peu fade depuis des jours et elle voulait y mettre un peu de piment. Elle, qui n’aime pas cuisiner, avait pris la peine, ce jour-là, de préparer du riz collé avec du pois de souche arrosé de sauce de cabri. Il avait aimé. « Tu dois cuisiner beaucoup plus souvent, Sandie. Tu cuisines avec la grâce que tu mets pour rédiger tes critiques ». Son commentaire était trop sexy. La classe ! Un homme qui sait complimenter une femme en utilisant son centre d’intérêt. La classe ! Elle avait ri de bon cœur, puis, avait ajouté, avec une fausse modestie un « Sans blague ?! » Ils avaient rigolé comme des gamins. Ça leur manquait dans leur vie de couple. Ils avaient fait l’amour ensuite, sauvagement. Elle, tantôt en position canine, tantôt en position d’Andromaque. C’est la position d’Andromaque qu’elle préférait. Elle se sentait maîtresse de la situation comme ça.

Lorsqu’elle avait proposé à Alix de se rendre à Cuba pour faire du tourisme, découvrir un nouveau pays et s’amuser un peu loin de Port-au-Prince, cette ville-république bouillante de toute sorte de chose, il avait trouvé l’idée très fantaisiste et l’avait traitée avec une certaine légèreté. Qu’est-ce qu’il avait dit ? Sans doute qu’il y a des choses beaucoup plus importantes pour le moment que de se payer des petites folies pas trop capitales. On aura le temps Sandie ! On aura le temps ! Il l’avait, ensuite, attirée vers lui pour lui appliquer un long baiser sur son front. Et pour lui, le débat est clos. Affaire classée. Mais non mon cher, tu n’as pas que fermé un simple débat, mais de préférence, tu as piétiné un élément vital : l’émotion, cette petite charge électrique qui permet de sourire au quotidien, de rêver, de fantasmer, d’écrire un beau vers parce que la parole est la plus ingénieuse invention de Dieu, de faire un parallèle bien dosé entre Gouverneurs de la rosée et Bain de lune, de s’intéresser à l’histoire d’une famille dans une bourgade imaginaire de Colombie sur une période de cent ans, ou plus exactement, de se focaliser sur un élément aussi farfelu tel que la fiction. Tu as piétiné tout ça et ne viens pas faire le con maintenant !

—    J’aimais tellement la façon que tu réagissais avec moi avant Sandie !

—    Tu n’avais pas l’air de comprendre pourtant.

La serveuse dépose deux plats de tasso de cabris sur la table. Une serviette lui échappe d’entre les mains et tombe par terre.

—    Bébé…

Alix se retrouve déstabilisé en lui-même. Il détourne la tête avec un sentiment d’épuisement. Quand l’autre n’aide pas dans une discussion amoureuse, c’est tout le corps qui est attaqué.

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