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Et Brusquement vers la fin

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« Pour tuer l’espoir chez un haïtien, il faut l’abattre »

Dany Laferrière.

Les dés étaient jetés sans que je ne puisse comprendre ce qui m’arrivait. J’étais là dans cette salle au milieu de tous ces gens qui comme moi avaient fait un choix. Celui de ne plus se résigner et de vendre la conscience à quelques billets comme on vend un vieux grimoire au marché noir. Nous n’étions pas animé par la même envie ni la même poussée. D’ailleurs pourrait- on  parler d’envie quand c’est le seul choix qu’il nous reste ? Non. Disons que nous étions contraints chacun par nos lots de nécessités.

À ma droite, il y avait Ti Roro. C’était celui qui parlait le plus. Il faisait dans les vingtaines à peine, un « Bredjenn » comme nous savons l’appeler avec des dreadlocks qui pendaient sur son front. Dans d’autres circonstances, il serait peut-être un avocat, un ingénieur ou un médecin mais il était là à couler ses jours sous la bière et les putains. Ses déboires l’avaient conduit à quitter l’école en classe de troisième après maints essais sans succès à l’examen officiel de la neuvième année. Enfant du « Nan Persen », cette zone située en bordure de mer à Petit-Goâve, il disait que le pays ne pourrait rien lui offrir et avait préféré  passer ses journées à fumer joint sur joint, à se saouler comme bon nombres de jeunes le faisaient à ce quartier de pêcheurs. « Nan Persen » est souvent attribué à un endroit de brigands, de putes et de voleurs, un endroit presque  non fréquentable mais des personnes honnêtes y étaient germées aussi. Je connaissais certains qui avaient réussi leurs vies à la sueur d’un travail digne et admirable. Malorie, cette petite issue d’une modeste famille de pêcheurs était devenue agronome ce qui prouve que d’où l’on venait n’est pas une étiquette qui définissait notre avenir. Certaines fois, nous sommes à la mauvaise place tout en croyant que c’est la bonne. Ti Roro pourtant avait d’énormes potentialités en peinture. Il pouvait dessiner n’importe qui d’un seul regard à croire que ses yeux captaient à un millième de seconde chaque trait. Il pourrait se lancer dans l’artisanat et gagner sa vie honnêtement mais il était là attendant ses mille gourdes et les ordres qui viendraient avec.

La plus jeune d’entre nous n’avait que dix-huit ans. Lola.  Son histoire si singulière avait cette note de sensibilité qui touchait toute âme dotée d’humanité. À six ans, ses parents l’avaient donné en domesticité chez un grand don de la ville qui possédait  un grand magasin de produits alimentaires. Elle était  devenue par la suite adulte sans même avoir été à fleur de l’âge. Très vite, son corps déjà maigrichon s’affaiblissait sur des corvées trop lourdes pour ses épaules. Lola ne savait ni lire ni écrire. La scolarisation était un trop grand privilège pour une domestique disait monsieur Jacques, qu’elle appelait ‘mon oncle’. Son corps s’était métamorphosé de très tôt, vers l’âge de quinze ans, ses fesses étaient bien galbées, sa poitrine était bien plus que généreuse avec une belle paire de seins super bien dessinée. Oncle Jacques qui n’avait pas de femmes avait commencé à porter un intérêt bien particulier à ce corps. Il l’espionnait partout à la maison.  Un soir, il s’était introduit dans la chambre de Lola et l’avait prise de force en dépit du fait que celle-ci gigotait, criait et se débattait avec fureur. Après cette nuit, il était revenu chaque soir.  Il venait, prenait Lola  et s’en allait vers sa chambre laissant celle-ci toujours en pleurs ou avec des bleus sur le corps. Ce petit manège avait duré très longtemps, deux ans environ mais assez pour détruire ce qu’il restait d’humain chez Lola. Oncle Jacques était un vieux pervers obnubilé par sa petite personne et se vantait à qui voudrait l’entendre qu’il était un homme de bien, alors quand le scandale éclata à la rue Lamarre, il mit Lola à la porte enceinte en surplus. Celle-ci se retrouvait avec un enfant sous les bras dans une situation plus que difficile.  Pour survivre, elle se retrouvait ici, dans cette salle à attendre le paiement qui lui serait versé pour commettre de jolis infâmes que ces gens derrières leurs vitres blindées ne feront pas.

Qu’en était-il de moi ?

Moi, j’avais  le moins à perdre d’entre eux. Je n’avais aucune attache et il ne me restait plus dame conscience depuis longtemps déjà. Je l’avais perdu au moment où celui que j’aimais le plus s’était marié avec une autre que moi. Je n’étais qu’une ombre vagabonde, que le phare de ma nuit. Rien ne pouvait toucher mon cœur encore moins le blesser. Tout ce que je faisais, je le faisais pour le plaisir d’accomplir du mal en quêtant toujours la plénitude dans mes actions.

Il était onze heures et notre patron était arrivé.  Il nous distribua, cette fois ci, lui-même la petite enveloppe contenant les mille gourdes et nous dicta ses ordres. C’était la veille des élections et monsieur x voulait à tout prix être élu député de la ville. Comme d’habitude, le plan était monté sans faille. Demain à la bonne heure, nous devrions saboter divers bureaux électoraux. Nous étions payés pour semer la pagaille. Nous salir les mains n’avaient rien d’écœurant puisque nous étions de toute façon les sans noms, les sans visages. Tout se déroulait presque sans encombre. Tous entassés dans une vieille jeep déjà cabossé, on sillonnait quelques points stratégiques de la ville, manquant quelques fois de nous faire coincer par la police, de toute façon pas assez vigilante. Nous avions des oreilles et des yeux partout. Dès qu’un  candidat autre que le nôtre était en tête, à l’avant-première dans un centre, nous en étions à la minute informé et on débarquait pour tout foutre en l’air. C’était ainsi !

On avait eu la chance de ne jamais se faire remarquer mais la chance n’avait pas tardé à tourner. Au milieu de la journée, la police avait mis la main sur Ti Roro qui s’était dirigé vers le lycée Faustin Soulouque malgré le fait que nous lui avions souligné que c’était une entreprise bien trop périlleuse. Il avait toujours besoin d’une dose d’adrénaline toujours plus forte Comme s’il consommait la came et que c’était de meilleure qualité à chaque fois qu’il en prenait.

Les policiers l’ont bien tabassé, telle était la peine réservée aux perturbateurs. Aucun son n’était sorti de sa gorge quand le commissaire lui exigeait des noms. Il était resté muet.  La traîtrise heureusement fût un défaut qu’il n’avait pas cultivé.

La journée électorale avait pris fin. On avait espéré que notre candidat joue sur ses contacts afin de libérer Ti Roro mais il n’en était rien. Il allait moisir en prison comme beaucoup d’autres avant lui qui ont été assez stupides de croire que la vie pouvait être meilleure en vendant leurs consciences. On nous avait payé pour être mauvais et nous l’étions. Ti Roro n’était plus des nôtres et c’était encore une des nombreuses victimes de notre système politique. Nos politiciens clament sans cesse que la corruption était à blâmer et combien de fraudes certains d’entre eux ont commis pour y arriver ? On ne le saurait jamais.

Monsieur x était enfin  parvenu à être élu. Son discours éloquent face à la population qui s’était rassemblé sur la place d’armes m’avait fait rire plus que tout. Le nouveau député s’engageait à traquer les impies que la ville cachait dans ses plis de concert avec la police.  Avait- il oublié  que ce sont ces mêmes impies qu’ils avaient payé pour l’amener à gagner les élections ? Non. Il n’avait rien oublié mais il fallait  paraître sous un jour honnête.  C’était la formule nécessaire, la potion que le peuple devait avaler.

J’imagine déjà que dans dix ans encore, on ne parlera plus d’élections libres et honnêtes. Ce serait plutôt une vente aux enchères électorale. On mettra  l’écharpe présidentielle dans une vitrine et on l’attribuera à celui qui aura donné le meilleur prix suite à’ un qui dit mieux ‘. Les postes gouvernementaux et parlementaires seront vendus en ligne. Mais ce qui est certain c’est que le peuple tiendra toujours la cadence, il aura encore le rythme sous la peau. Il y aura également, sans aucun doute,  des effacés comme  nous qui agiront toujours dans l’ombre. Et les prisons crouleront sous des centaines de Ti Roro. La fumée de ma cigarette s’élevait au-dessus de ma tête et je réfléchissais à l’avenir. Je ne m’inquiétais pas pour lui, il viendrait s’il en a envie avec son taux d’émotions fortes auxquelles je m’accrocherais telle une bouée.

                    ***

J’ai revu Lola pas plus tard que hier. Je ne comptais pas l’appeler puisque le temps où nous étions sur la même sellette était révolu mais ses yeux s’étaient accrochés au mien et dans un élan que je ne me connaissais pas, nous nous sommes embrassés comme de bonnes vieilles amies.  Elle m’a amené chez elle, son petit chez elle que les frais de nos actes banditismes avaient payé. On a discuté pendant des heures.  Sa fille Ara que les conditions misérables lui avaient poussé à donner en adoption, lui manque énormément. J’ai aussi appris que Ti Roro était mort en prison atteint du choléra. Il n’avait pas trouvé les soins nécessaires pour survivre.  Comment aurait-il pu les trouver si même les hôpitaux sont en état défectueux ? Dans des cellules qui regorgent plus de prisonniers qu’il n’en faut comment auraient- ils pu sauver Ti Roro qui n’était rien qu’une ombre attendant le coucher du soleil ? La situation se résumait à ça. Comme tout haïtien normalement patriotique, j’aurais dû dissuader Lola de ne pas  quitter le pays clandestinement pour la frontière voisine mais qu’allais je pouvoir  lui offrir de mieux ? Rien puisque je n’avais que le bout de ma cigare sur les lèvres et son goût âcre à la gorge.

Après lui avoir dit au revoir en sachant que c’était la dernière fois que nos chemins se croiseront, j’ai pris le chemin de la côte. J’avais besoin de percevoir mon reflet même pour une fois à travers le cristal de l’eau si évidemment je pourrais le reconnaître, sur ce que je doutais fortement. Je me suis demandé comment aurait été ma vie si Samuel s’était marié avec moi au lieu d’une autre ? Aurions-nous été heureux ensemble ? Peut-être non ou sans doute oui. Quelques fois,  je regrettais de ne pas avoir eu le courage de le tuer et me tuer après, cela aurait été mieux, non ? Non, je l’aimais trop pour ça .Je l’aimerais toujours aussi fort si  demain le monde renaissait et même si je serai encore détruite. J’aurais à nouveau tout abandonné et me lancer dans les torpeurs de la nuit pour défier la justice jusqu’à ce qu’ils me trouvent, me jettent en prison ou me tuent. Ainsi sa conscience à lui n’aurait jamais eu de repos. J’étais sale mais je ne cherchais pas la purification. Pas aujourd’hui, en tout cas. Ce que je  voulais c’était l’immensité, l’intimité même. Et pour y être, je fis corps à corps avec la mer.

 

 

 

Jessie Lisa Tataille

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3 commentaires
  1. Jovanie sheldine Laurore dit

    J’adore tellement ce texte surtout quand je connais la ville qui y est décrite
    Beau travail Jessie

  2. Hughozky Gelin dit

    Tres belle plume Jessie

  3. Spender dit

    Réalité peyi m tris???

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