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Doux vent de Désespoir

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« Homme, je puis disparaitre, sans voir poindre à l’horizon national l’aurore d’un jour meilleur. »

Anténor Firmin, L’effort dans le mal, 1911

 

L’été n’avait plus rien d’attrayant ici. Ce n’était plus le temps des fous rires et des grands espoirs. Les gens trimballaient avec eux tous leurs lots de désespoirs et de doutes. La peur et la résignation avaient fini par avoir raison de l’espoir et des courages des gens. Ici, les rêves trépassaient avec promptitude. Les gens se lassaient de croire. Ils n’avaient plus rien sur qui s’accrocher. Plus de beaux projets, aucun exemple sur lequel se tourner. Ici, la vie mourait tristement…

Chez Nina, Il n’y avait plus la multitude qui animait les nuits de leurs mauvaises blagues et de leurs histoires à dormir debout. Cinq mois depuis que Paul avait laissé le pays pour Chili et que d’autres jeunes lui avaient emboité le pas dans la foulée, ici était devenu morne, sans vie. Les gens allaient et venaient sans vraiment se sentir chez eux. Il n’y avait plus ce sentiment d’appartenance. Nina elle-même semblait avoir pris des rides. C’était pour elle une belle évidence. Les éclats de rires manquaient à sa tonnelle. Ses rentrées économiques avaient pris un grand coup aussi.

Ce samedi-là, Nina n’espérait pas un grand nombre de personnes. Elle avait toutefois ordonné à son neveu de changer les ampoules qui avaient récemment grillées sous la tonnelle. Vers les six heures du soir, elle vit arriver Manon, ce qui eut pour effet de lui arracher un long sourire. C’était un type assez connu dans la zone. Manon venait tout juste d’avoir ses vingt-cinq ans. Elégamment vêtu de son costume gris, Manon sortait du travail. Il travaillait apparemment dans le cabinet d’un ministre du gouvernement. Jolie blague ! Manon ignorait ce qu’il faisait dans ce cabinet. Ce dernier ne possédait aucune qualification pour le poste qui lui était attribué, il avait abandonné l’école en classe de première. Il aurait quitté bien avant cela si sa défunte mère ne l’y avait contraint d’y rester. La seule chose dont il était tout à fait certain, c’est que le ministre était un membre assez proche de sa famille et qu’il avait été assez malin de l’approcher jusqu’à se faire embaucher.

Ainsi se la jouait-t-il hautain et plus malin. Manon se considérait comme le mec le plus futé et le plus clairvoyant qui eut jamais existé. Il se mêlait à tout, donnait à qui veut l’entendre son avis. Il était quand même assez plaisant. Ce qui poussait les autres à se joindre à sa compagnie, bien qu’il possédait en lui cette déconcertante facilité à mettre les gens hors d’eux-mêmes.

Nina l’aimait bien cette tête brulée ! Il avait à plusieurs reprises provoquées des bagarres sous sa tonnelle. Mais elle ne lui avait jamais interdit de venir ici. Manon était au final un mal nécessaire.

Il embrassa affectueusement Nina, puis, lui dit :

  • Ou sont les autres, Nina ? Je suis donc le premier à mettre les pieds ici ce soir ?
  • Oui, fit cette dernière. Ils ne tarderont pas à venir, tu n’as qu’à les attendre. Je te sers quoi ?
  • De la bière Nina ! Comme si j’allais commander autre chose !

Nina rit gentiment, puis s’éloigna. Elle commanda à son neveu d’apporter la bouteille de bière à Manon qui déjà s’était installé et pianotait silencieusement sur son smartphone.

Manon s’empiffrait de bières avec une surprenante rapidité. A un tel rythme, il ne tiendrait pas plus d’une heure. Nina le faisait surveiller avec grande précaution. Ce mec était trop imprévisible. Un soir, il avait failli se mettre complètement à nu. N’était-ce ses amis, il se serait donné gratuitement en spectacle.

Une demi-heure après son arrivée, trois personnes – deux garçons et une fille –  s’installèrent sous la tonnelle. Il s’agissait de Pétion, un mec de haute taille, Le-plus-haut l’appelaient-ils, Naëlle, une jeune femme à peine dans la trentaine et son copain Reynald, un an plus jeune qu’elle. Ce dernier était toujours accompagné d’une grosse radio, n’importe où se rendait-il. Comme si cette chose et lui étaient attachés éternellement par un quelconque lien invisible. C’était aux yeux de plus d’un un paranòy, un bon à rien.   Ils trouvèrent Manon déjà grisé, l’alcool faisant déjà son effet.

  • Vous avez mis du temps ce soir ! Manon parla à voix haute, comme pour couvrir le vacarme que faisait Reynald avec sa foutue radio. J’ai failli rentrer chez moi hein !

Ils rirent en chœur. Pétion lui répondit :

  • Je tentais à tout prix de trouver un endroit où faire imprimer mon CV. Et j’ai aussi retardé les autres, vieux… Je vois que tu as déjà commencé sans nous !

Entretemps, le neveu de Nina apporta de la bière pour toute l’équipe, connaissant déjà ce qu’ils voulaient. Manon brisa le court silence qui venait de se glisser parmi la bande qui d’ordinaire était bien bruyante en exclamant :

  • Tu n’as toujours pas trouvé un travail, Pétion !
  • Que veux-tu que je fasse, vieux ? J’ai bien tenté à plusieurs entreprises. Certaines m’ont quasiment ignoré, pour d’autres je ne suis pas assez qualifié. Il me faut cinq années d’expérience mon vieux. Mais ou vais-je les trouver ces années d’expérience ? Quelque part sur le web, peut être existe-il une application qui me filerait aisément ces cinq années (les autres rirent à gorge déployées. Il poursuivit). Mais tu sais, les refus ne vont nullement me faire douter, je continuerai dans mes recherches.

Manon avala d’un trait le contenu de sa bouteille devant les regards ébahis de ses amis. Il en commanda rapidement un autre, et rétorqua, cette fois avec une note de sarcasme dans la voix.

  • Le-plus-haut, tu n’as toujours pas compris que ce pays se fout de toi et de tes multiples qualifications ! Ils sont combien à finir leurs études chaque année et qui espère un travail, tout comme toi?
  • Tu entends quoi par-là ? Lui demanda Naëlle.
  • Je dis tout simplement qu’il est temps que vous vous adaptiez à ce qui se fait par ici, mes amis. Je crois que jusqu’ici, vous vous leurrez et ceci sur toute la ligne. Cette société, celle dans laquelle nous vivons, n’est rien d’autre qu’une jungle. Et une bien violente !

 La radio de Reynald n’avait cessé de diffuser chansons après chansons, les unes les plus ringardes que les autres. Les préférences musicales de ce dernier en disaient long sur sa personnalité. C’était un homme froid et peu bavard. Ainsi étonna-t-il les autres en objectant ironiquement à ce que venait de dire Manon :

  • Tu sais Manon, il n’est pas donné à tout le monde de savoir comment se prostituer auprès de nos véreux hommes politiques !

Un fou rire partit au sein du petit groupe. Même Manon se résolut à glousser hypocritement. Au même moment, Nina leur fit annoncer que le fritay était prêt. Ils en commandèrent assez vivement, le petit creux se faisant déjà sentir. Manon revint rapidement à la charge :

  • Au moins je ne vis toujours pas aux comptes de ma mère et de ma copine, Reynald ! (Il marqua une pause devant le visage ahuri de son adversaire.) J’ai toujours été réaliste. Et l’analyse des choses m’a permis de comprendre qu’en Haïti, il faut plutôt connaitre les bonnes personnes qu’être très qualifié. C’est ce qui compte au final. Les contacts ont toujours primé. Si vous n’avez toujours pas compris cela, croyez-moi, dans trois ans, vous serez toujours en quête d’un travail !

Sept heures pointait doucement son beau visage. D’autres clients vinrent s’installer sous la tonnelle. La bière coulait à flots. Reynald réduisit le son de sa musique, comprenant qu’il faisait un vilain vacarme susceptible de déranger la discussion.

  • Je crois que ce que tu veux à tout prix défendre Manon, c’est une société inégalitaire, où tout se fait maladroitement et où les compétences ne valent plus rien, reléguées au second plan, au profit de la corruption, n’est-ce pas ?

L’intervention venait de Naëlle. Manon hésita longtemps, prit une longue gorgée de bière, puis répondit, devant le regard interloqué d’un nombre de gens grandissant minutes après minutes.

  • Je ne dis pas que c’est ce qui est normal. Loin de là ! Je dis tout simplement que c’est ce qui se fait, et nous devons accepter ce fait, et nous adapter.

Cette intervention provoqua un grand chahut au sein du groupe. Un quinquagénaire tenta tant bien que mal de ramener l’ordre. Pétion s’adressa à Manon à haute voix pour se faire entendre en ces termes :

  • Tu ne te rends pas compte de ce que tu prônes, mon frère. Ce n’est pas en nous adaptant à une malhonnête situation que les choses vont changer. Te rends tu comptes que cette situation sied à quelques-uns et que la majorité en souffre. Cette adaptation dont tu parles, ne va nous servir à rien du tout, sinon qu’à nous rendre plus vulnérable que nous le sommes déjà en tant que peuple…

  • Ouais, enchaina un jeune homme qui avait à peine trois minutes depuis qu’il s’était installé. Ce système tend à nous corrompre. Et le pire, c’est que là maintenant, nous sommes arrivés à un stade où nos années d’étude, nos nombreuses nuits blanches passées à étudier et à nous préparer ne comptent que pour du beurre. Ce n’est pas une blague, nous parlons là de millions de jeunes hommes et jeunes femmes qui espèrent vivre décemment dans le pays de leurs ancêtres. Travailler et gagner sa vie ne devraient nullement être question de faveur. C’est une chose normale et censée que de nous intégrer !

Le neveu de Nina fit accidentellement tomber une bouteille de bière, qui s’écrasa violemment sur le sol. Ce qui eut pour effet de stopper pendant quelques minutes la discussion. Le garçon s’exécuta assez rapidement, honteux de son acte. Il s’éloigna la tête baissée. Nina lui en toucherait deux mots plus tard. Il était bien trop maladroit.

  • Cette intégration dont tu parles petit, les précédentes générations l’avaient également eu comme préoccupations. Et aujourd’hui, regardes où nous en sommes : zéro intégration. Vous parlez bien, vous avez de jolis discours pour dénoncer la réalité. Mais dites-moi, comment comptez-vous faciliter votre ‘‘intégration’’ ?

Un sourire rempli de malices se dessina sur le visage de Manon. Il avait l’intime conviction qu’il gagnait dans un jeu auquel il était passé maitre depuis bien trop longtemps. Il n’y gagnait rien à tout cela. Sinon qu’à se dire qu’il n’était nullement un raté et qu’il avait été le plus malin, puisqu’il ne souffrait pas du système. Il commanda une autre bière. Il en était à sa huitième. Il savait qu’il devait à tout prix arrêter. Ce serait sa dernière bouteille, se promit-il.

Naëlle leva le doigt avant de prendre la parole. Ce qui fit rire tout le groupe. Elle y rit aussi.

  • Désolée, dit-elle, La mine enjouée. Je suis trop habituée à exiger de mes élèves de demander la parole avant qu’ils ne la prennent… (Plaçant le focus sur Manon, elle lui dit) A ta question, je répondrai qu’il faut avant tout et nécessairement passer par un rassemblement. Nous sommes nombreux, nos revendications ne sont pas si différentes que ça, pourtant nous refusons de nous liguer contre ce qui nous coince. Ce système doit se sentir ébranlé, remis en question, autrement, aucun effort ne sera consenti pour nous permettre de vivre décemment, sans nous corrompre, sans jeter notre dignité en chemin. Le défi des vingt prochaines années n’est autre qu’une union de cette grande majorité éparse et silencieuse en vue de rééquilibrer cette société.

  • Je te rejoins parfaitement Naëlle, enchaina Pétion. Peut-être jusqu’ici avons-nous été trop passif, tentant de sauver de façon individuelle notre peau, nous avons oublié l’essentiel : La coalition engendre de la force. Et je crois que sincèrement il vaut la peine d’essayer. Cette jeunesse n’a jamais rien demandé d’autre que de la considération.

Des hochements de tête appuyèrent les interventions des deux jeunes. Le groupe continuait de manger le fritay de Nina. C’était un fait confirmé, cette bonne femme avait des mains magiques. Manon s’en donnait à cœur joie. Ce dernier avait écouté d’une oreille distraite les arguments de Naëlle et de Pétion. Il ne put s’empêcher de rétorquer :

  • Je vous souhaite bonne chance en tout cas. En attendant cette ‘‘coalition’’, vous ferez de vieux os dans cet intriguant monde qu’est le chômage !

Sa dernière phrase provoqua un nouveau tumulte au sein du groupe. Au milieu de tout ce tapage où personne n’écoutait personne et où l’exercice réussissait à celui qui parlait plus fort, Manon bût trois autres bières. Aux environs de neuf (9) heures du soir, on dut le ramener chez lui, tellement qu’il n’arrivait plus à tenir debout et qu’il déblatérait toutes sortes de cochonneries.

***

Les derniers occupants de chez Nina vidèrent les lieux aux environs de dix heures trente du soir. Ils laissèrent la tonnelle remplie telle une cuvette de bouteille de bières, d’assiettes en carton et de bidons d’eau. Tout en se dépêchant de tout fermer pour aller se reposer, Nina ne put s’empêcher de penser à la discussion qui avait animé sa tonnelle ce soir. Elle n’était pas différente de celles des autres nuits. Ces jeunes avaient peur pour leurs avenirs, se sentant coincée dans un monde qui ne les voulait pas, qui les utilisait pour ensuite les jeter dans un coin, invalides. Elle avait dû faire des concessions sur sa vie et elle le savait, ces jeunes ne tarderaient pas à décourager. Certains quitteront le pays, comme ce cher Paul qu’elle aimait bien. D’autres se laisseront utiliser et manipuler par des hommes bien plus malins et avec les moyens adéquats pour les guider dans des sentiers périlleux. C’était ainsi sous ce bout d’île, l’espoir et la dignité mouraient tendrement…

Pradley V. Vixama

 

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