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Vas-y, Pars!

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Vas-y, pars

J’étais là. Derrière la porte. Et j’ai tout entendu ! 

    Les années se sont défilées. Mais rien n’a changé. J’ai toujours le sommeil agité. Les mêmes cauchemars. Mes erreurs. Mes regrets. Ils sont encore là. Comme toujours, depuis maintenant trois ans, je me réveille à la même heure. Deux heures du matin. Pour les fuir. Parce qu’un mauvais rêve reste un rêve. Il ne te suit pas éveillé. Alors comme je te disais, je me suis réveillée. Je suis descendue de la chambre et je me suis préparée un bon café. Noir comme le fond de mes pensées. Fort comme ton père les aimait. J’ai pris mon journal. Je l’ai relu pour la trente-et-unième fois peut-être. Cette partie-là. Je l’ai intitulée : « Partir pour toi ». J’ai toujours été un brin sentimentale. Je ressens toujours les choses pleinement. Le vent caresse ma peau, je frissonne. Je pleure devant les films. Un balbutiement de bébé. Tout m’ébranle. Si c’est un défaut, je suis bien gâtée. Mais n’est-ce pas merveilleux d’être secouée par tant d’émotions ? De sentir son cœur vibrer? Se compresser ? Ne pas pouvoir s’empêcher de sourire bêtement parce qu’on est heureux? De vouloir étreindre ? De crier sur les toits ? De hurler quand ça va mal ? N’est-ce pas beau de se sentir exister ? J’appelle ça vivre intensément. 

       Ton père, je l’ai rencontré très jeune. J’avais dix-neuf ans. Un âge où l’on voudrait voyager. Conquérir le monde. Partir à l’aventure. Embrasser ses envies. Flirter. Aimer. Un âge où l’on ne souhaite que profiter. Insouciant. On se dit que le lendemain est incertain. Et c’est vrai! Je l’ai rencontrée à cette époque-là, Stayana. Est-ce qu’il s’est tout de suite intéressée à moi? Je ne pense pas. Je n’ai pas toujours été une tape à l’œil. Une renversante. J’avais un joli minois, de lèvres pulpeuses, un beau sourire. C’est tout! Je ne sais pas si ça suffisait pour être cataloguée de belle à croquer. Tu devrais peut-être lui poser la question pour moi. Est-ce qu’au premier regard, il m’a trouvé canon? Comme ces visages qu’on oublie pas. Qu’on revoit sans cesse. Qu’on voudrait conserver dans une médaille. Contre sa poitrine.

  Nous étions amis. Vous, vous appelez ça Friendzone. En effet! J’aimais être avec lui. Qu’il me chaperonne. Qu’il soit là. À défaut de ne pas avoir ce qu’on veut, on se contente de ce qu’on a. Il était ce secret que je gardais jalousement. C’était mon ami. Le mien. C’est fou comme on peut se convaincre de quelque chose quand on a peur de se tromper. Toi, tu n’es pas comme moi. Tu es plus téméraire. Plus expressive. Quelques fois, je souris à vous voir. Toi et Justin. Tu le lui as dit. Que tu l’aimes. Que vous devriez vous donner une chance. Moi, je n’ai pas eu ce cran. On m’a toujours appris à me taire. À me terrer. Les filles, elles ne dévoilent pas leurs sentiments. C’est dévergondé! La pudeur. Encore et encore. Toute une mystification. 

     Rien ne se passe jamais comme prévu. J’ai dû confronter des situations difficiles. Vécu des moments affreux. Comme tu vois, ma fille, tu n’es pas la cause de mes soucis. Ça me déchire les entrailles de te l’entendre dire. Mais, je n’y peux rien. Tu es si rebelle. Si têtue. Si rancunière. Depuis longtemps, ta maman multiplie les problèmes. Parfois, j’en crée. D’autres fois, ils me tombent dessus. Rien à voir avec toi. Aujourd’hui encore, je me demande si ton père ne l’avait pas remarqué. Ce besoin incessant d’être rassurée. Ceci expliquerait son dévouement. Son désir ardent à toujours vouloir me protéger. Justin est pareil. Je le suis de près. Il te regarde de la même manière que ton père me regardait. Avec une telle tendresse. Une telle affection. Il le sait! Quelques fois, l’on comprend rapidement. Sans mots. Il sait que tu es suicidaire. Tu es si paumée. Et ça me tue. Petit à petit. J’aimerais t’aider. Mais comment une dépressive pourrait t’aider à vaincre ce qu’elle redoute le plus ? Alors, je reste là. Je te surveille. Je prie. J’enfouis ma peur. Je me dis qu’outre le visage de ton père, tu hériterais de son caractère tenace. 

    Tu souhaites le voir ? Je ne peux plus t’en empêcher. Maintenant, tu es grande. Tu me détestes assez comme ça aussi. Tu as le droit de savoir. Mais tu pourrais être déçue. Je prends le risque de te perdre à jamais. Que serait donc l’amour sans sacrifices, hein ? Alors, écoute. 

  Oui, je t’ai menti. Ton père, il n’a jamais su que tu existes. Quand je l’ai revu deux ans après que je l’ai quitté, il était fiancé. Avec une chouette fille. Mais comme tu sais, il est impossible de se défaire de ses mauvaises habitudes. J’ai été secouée. J’ai oublié les promesses que je m’étais faite. 

On s’est vu plusieurs fois. Autour d’une bière. On s’est raconté nos vies. On a même dansé ensemble. Lui qui n’a que deux pieds « gauche ». Je me suis alors souvenu de combien je l’aimais. De comment il avait su toucher mon cœur. J’ai succombé. Oui Stayana, je ne suis pas si forte que ça. Il m’est arrivé de piétiner mes convictions. De me mordre les doigts ensuite. Alors, on a couché ensemble. Une fois, deux fois. Je ne compte plus. Dans sa voiture. Dans des hôtels. Contre des murs anonymes. Partout. Mais, jamais chez lui. C’était devenu un cercle vicieux. Ça te détruit, tu ne peux t’en défaire. Notre aventure, si je puis l’appeler comme ça, n’a duré que trois mois. Elle aurait pu se prolonger. Mais ton grand-père a toujours été une ombre dans ma vie. Qui me suit. Plane au-dessus de ma tête. Imposant. Même à des kilomètres, il arrivait à m’intimider. À me persuader que je ne valais rien. Que j’étais un boulet pour tous. Décidée à lui prouver que j’étais bien plus qu’une personne qu’il entretenait, j’ai sans doute fait le mauvais choix. Celui qui allait changer des destinées. Impulsive, peut-être. Mais, je l’ai fait. Avec calme. Froideur. Sans trembler. Je valais mieux que lui. Il fallait que toutes les étoiles s’alignent pour mon compte, cette nuit-là. J’ai donc invité ton père. Nous avons couché ensemble. Pour la dernière fois. J’ai savouré chaque baiser. Chacune de ses caresses. J’ai reniflé son odeur. Dessiner de mes doigts les traits de son visage. Pour ne pas l’oublier. Lui, il n’a rien compris. Je me demande s’il m’aurait demandé de rester s’il avait su. Cette nuit-là, je t’ai eu. Je l’ai senti, tu sais. Puis, je suis partie. Sans plus de nouvelles. 

     Est-ce qu’il sait me manquer ? Énormément. Certains jours beaucoup plus que d’autres. Comme à ta naissance, j’aurais souhaité qu’il soit là. Qu’il assiste à l’origine. Ce cri perçant qui vient de loin. Des profondeurs. D’un territoire lointain. Il m’aurait certainement tenu la main. Je n’aurais pas été seule. Mais je ne regrette rien, Stayana. J’ai été suffisamment forte pour nous deux. Quand j’ai senti mes os se craquer, j’ai été impatiente. Impatiente de te voir enfin. De pouvoir tenir entre mes bras une partie de lui. Je n’ai pas eu peur. Je respirais, reprenais mon souffle et poussais de toutes mes forces. Je te voulais. Entre chaque cri, je te savais proche. Je t’attendais ! Et pour ton père, je t’ai surnommé : Stayana. Cynique, je le suis peut-être. Et tout comme lui lorsqu’il saura ce que j’ai fait, tu as le droit de me détester. Autant que tu peux. Néanmoins, tu demeures ma fille. Je t’ai peut-être privé de lui. Rien ne garantit qu’il aurait fait un bon père non plus. 

    Maintenant Stayana, tu peux partir. J’arrive plus à supporter tes sanglots étouffés. Je n’ai jamais su que tu étais si malheureuse. Toi qui n’a jamais manqué de rien. Je te croyais bien. Toi et moi contre le monde entier. Rien que nous deux. On n’avait pas besoin de lui. Je t’aime assez. Oui, je sais. Ce n’était pas à moi de décider. Je suis une si mauvaise mère, c’est ça ? Alors pars mon enfant. 

Tu diras à ton père que dans la vie d’après, je serai devant le perron! 

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2 commentaires
  1. Annie dit

    Je ne pensais pas avoir un coup de cœur en cliquant, merci pour tant de sentiments, d’émotions et de talent.!

  2. Jovanie sheldine Laurore dit

    Avec autant de larmes au yeux,je me suis sentie Stayana dans ce texte.Je ne dirais pas Bravo ou quelque chose du genre,ce serai limité la grandeur et l’étendue du ressenti de ce texte.Je vais dire ouhah,comme quand on reviens de loin Continues Ainsi Za,tu gagne les cœurs et les recoins d’âme attristé. Beau texte.

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