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Quand les morts demandent des comptes

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PARTIE I

La vérité c’est que je ne saurais jamais comment tout cela a débuté. L’apocalypse planta ses serres dans mon corps avec la fugacité d’un oiseau de proie. Pourtant, il était là, il a toujours été là.  Comme l’Épée de Damoclès. Oscillant. Lentement. Attendant le bon moment pour glisser de son socle fatal et vous frapper de plein fouet. Il y a cette sensation quand ça rentre en contact avec ton existence. Celle-ci explose en lambeaux. Comme Hiroshima. Dévasté. Il ne reste de vous qu’un terrain désertique, sucé de tout espoir. Après la fin, on se perd pour ne plus se retrouver. On plonge dans un abîme de néant en tentant de s’accrocher aux échos spiralés de notre passé. L’Apocalypse ne fait rien à moitié. Elle est venue pour bousiller, alors elle bousille. Ta vie. Sa vie. Ton cœur. Son cœur. Un monde. Mon apocalypse n’avait pas seulement craquelé mon petit monde en faïence, elle en avait effacé l’existence. Elle avait voulu emmener mon père avec elle dans son sillage. Mon apocalypse était un mal ayant pris la forme d’une tumeur qui mangeait comme un asticot une portion des lobes de mon cerveau. Depuis, je sens mon existence me filer entre les doigts comme des grains de sable. Je perdais comme dans un film gore tous ceux auxquels je me suis attachée. Je me perdais moi, dans la masse de ma maladie, ma personnalité, pour devenir une inconnue furibonde.

Je pense que ma maladie n’a pas eu d’effets que sur moi, comme je l’ai dit tantôt, elle avait emporté aussi mon père dans un monde qui lui était totalement étranger. Lui, un cinquantenaire qui ne faisait pas vraiment son âge, le voilà parti pour un autre tour vers des esplanades de douleurs et de désespoirs. Il était un homme à chercher des solutions. Alors, il avait cru qu’il pouvait nous éviter cette apocalypse. Il a cru qu’il pouvait me sauver. Mais je savais d’instinct que c’était un combat perdu d’avance. J’avais perdu foi en Dieu, n’espérant plus aucun miracle. Le docteur avait prédit ma mort vers ma vingt et unième année. Il avait essayé de prendre un ton triste mais on voyait bien qu’il s’en foutait bien. Je n’avais pas accepté son dernier traitement, préférant mourir plutôt que de ruiner trois générations derrière moi pour que dalle. 

J’aimais le droit. Tout le monde connaissait ma passion pour le monde de la juridiction. Je fantasmais à longueur de journée au jour où il me sera permis de porter une toge, même une perruque pour défendre l’indéfendable. Je me voyais alors, tel un artiste sur sa scène, projecteur fixé, happant l’atmosphère autour de lui, livrant sa performance du siècle. J’avais même participé dans un concours de plaidoirie délirant ou je remportai la palme haut la main. J’avais écrabouillé tous mes autres adversaires. Je ne me suis jamais senti aussi près de mon but. Ce métier était fait pour moi et j’allais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour réaliser mon rêve. Mon père, voulant supporter jusqu’au bout sa fille adorée, se démenait pour que j’aie une formation convenable dans la plus prestigieuse des écoles de droit dans le monde. D’ailleurs, il restait en constante communication avec des universités aux Etats-Unis et se démenait comme un beau démon afin de m’obtenir une bourse. Ce qui finit par arriver. Sa joie fut grande et la mienne aussi. Et c’est à ce moment où tout semblait bien aller que mon monde chavira comme frappé par une vague déferlante. Tout partit en vrille avec cette nouvelle.

Il y a eu cette foutue maladie du cerveau. D’après le médecin, c’était la première fois qu’il voyait cette forme de pathologie. Le scanner avait balayé tous les recoins de mon cerveau pour déduire en fait que j’avais une masse qui grossissait de plus en plus sur mon lobe temporal. Cela avait commencé par des migraines, des migraines insoutenables qui forçaient à gerber. Parfois, j’avais comme l’impression que quelqu’un s’acharnait à cogner avec un marteau sur mon crâne. L’onde de choc me donnait des douleurs qui irradiaient dans toutes les parties de mon corps.  A mesure que le mal prenait de l’ampleur, je n’eus pas que des douleurs. Le docteur m’avait prévenu que j’aurais peut-être des hallucinations. Mentalement je me préparais afin que je ne sois pas perturbé par ces apparitions subites. Mais on a beau se préparer, se jouer dans la tête le pire des scénarios, la réalité reste toujours bluffante, désorientante.

Il y avait ce voile que je voyais en travers de ma chambre quelquefois. Elle ondulait comme si quelqu’un, espiègle, s’amusait à souffler dessus de temps à autre. Cela avait duré pendant des mois, je me suis dit que ça ne pouvait être pire, un drap qui ondulait doucement, ça aide à dormir. Mais j’avais tiré des conclusions trop hâtives car à mesure que ma tumeur grandissait, le voile en travers duquel se manifestait cette brise fut envahi par des ombres mirobolantes, des ombres qui se mouvaient rapidement en esquissant des arabesques tortueuses. Je voulais me persuader que tout cela n’était pas réel, que c’était seulement ma tumeur qui me jouait des tours. Mais je ressentais d’une façon très étrange la souffrance qui se percevait au-delà du voile. Comment dire sans paraître flippant que j’avais l’impression que les ombres étaient bien là et qu’ils essayaient de rentrer en communication avec moi.  De l’endroit où j’étais allongée, grabataire, il se dressait une conversation  entre les ombres et moi. Une conversation qui prenait forme à  mesure que je comprenais que nous étions trempés dans cette même sauce de douleur et de solitude. Les ombres n’avaient pas de bouche mais ils arrivèrent à s’exprimer et le chant funeste qu’ils chantèrent fit vibrer mon âme. Je développais petit à petit une affinité pour des choses que je ne comprenais pas. Des choses mirages, creuses et vaporeuses. Mais je tombais quand même dans le panneau. Me cherchant un réconfort dans ce qui ne l’était pas.

C’est peut-être pour cela que je n’ai pas accepté le traitement. La chimiothérapie, me disait-on, était un moyen de combattre le cancer et le vaincre mais cela, au prix de grands sacrifices. Mon corps allait en pâtir et je risquais aussi de ne pas m’en sortir. Je ne voulais pas combattre. Je ne voulais pas voir mon corps ployé sous l’assaut des radiations qui-disait-on- devrait grignoter ma tumeur. Je ne voulais pas d’appareil sur mon corps. Je ne voulais que les ombres et leurs chants. Les ombres dont leurs contours commençaient à se dessiner peu à peu.

Malgré cet appel du côté invisible, il y avait une chose dont j’en étais sûr : j’avais peur de mourir. Après les mois qui suivirent mes brusques apparitions, c’était au tour de mon humeur. C’était comme si un étranger essayait de s’installer sans me demander la permission. Je faisais fuir mon père, mes amis, ma petite-amie. Je distribuais gravement des tacles et tout le monde mordait la poussière. Les fois où je revenais à moi-même, ce qu’on appelle être dans son élément, c’était pour me morfondre en excuse. Ils ont essayé de supporter ça pendant quelques mois mais après il ne restait à mes côtés que mon père. Mon sixième scanner avait révélé que ma maladie avait été multipliée, il fallait que je commence coute que coute le traitement. On a pu remarquer qu’une colonie de tumeur avait fini par chercher refuge dans d’autres zones de mon cerveau. Je refusai le traitement. Pas pour mon obsession des fantômes, je voulais seulement éviter à mon père de crouler sous des dettes immenses. De mon for intérieur, je savais que je finirai par passer l’arme à gauche.  Il était inutile de tenter quoique ce soit. Il ne fallait pas jeter de l’argent par la fenêtre.

Entretemps, mes crises étaient de plus en plus intenses, les formes que je percevais dans mes moments d’hallucinations étaient de plus en plus concrètes. Ils avaient une morphologie humanoïde, il m’était encore impossible de mettre des traits sur leurs visages. Ils me tendaient la main et semblaient vouloir me happer dans leurs dimensions. DIMENSIONS!!! Je ne savais pas pourquoi ce mot faisait autant tilt dans mon esprit mais  j’étais persuadé que ces formes étaient d’un autre monde, d’une autre dimension. Mon Dieu! La maladie était en train de me rendre dingue. C’était la mort, c’était la mort qui m’appelait. Les âmes me hélaient, voulaient s’emparer de mon essence. J’avais lu quelque part sur internet, quand on rentre dans la demeure du silence, il y a toujours un petit comité d’accueil. Peut-être que la mienne était en avance. Je ne sais même pas quel macchabée a réussi a trouvé le moyen de faire le chemin inverse pour nous parler du code d’éthique des sbires de la mort. D’après beaucoup, il y a une vie après la mort. Est-ce que je croyais en une vie après la mort moi ? Je n’en savais foutre rien, la thanatophobie  m’empêchait de débloquer les autres niveaux de la vie éternelle.

Je tombais en décrépitude, je ne parlais plus, je ne mangeais presque plus, je passais mon temps à voir des formes, à vomir, à revoir les ombres puis à engueuler sans raison mon père. Je ne pouvais plus contrôler ce qui sortait de ma bouche. Mon père  essaya par tous les moyens de trouver un remède à mon mal. Des chamans ont fréquenté la maison, des houngan, des francs-maçons, tous se sont penchés sur mon cas. À coup d’encens, de bain de vapeur, de cataplasme nauséabond, de formules magiques, ils essayèrent de faire fuir les tumeurs qui pullulaient dans mon cerveau. Impuissants et inefficaces, ils se liguèrent pour déduire qu’il y avait une main noire derrière tout ça, que mon père devrait veiller dans son entourage car le mal ne venait pas loin. Incapable de combattre un ennemi invisible et qui semblait être présent sous tous les fronts, il s’était tourné vers le Dieu des chrétiens qui, disait-on, était la montagne vers laquelle il fallait lever les yeux. Mais ce Dieu a été aussi impuissant. Je m’approchais inexorablement vers la fin. La mort dans sa robe à capuche sombre attendait le bon moment. Sa robe me rappela énormément les fois où je me voyais en avocate coquette faisant le fier dans un tribunal. Mon destin m’ironisait.

La nuit dernière, j’ai surpris mon père en train de pleurer et j’ai eu le cœur brisé. Aucun père ne mérite de voir mourir son unique enfant sans qu’il ne puisse rien faire pour le sauver. J’étais un être anorexique qui comptait les secondes et les heures pour voir la mort me délivrer de mon tourment contre les fantômes. Tant la date approchait, tant je me sentais faible, tant les ombres se faisaient de plus en plus précises. Parfois, je voyais leurs visages. C’était des gens, misérables, perdus, les regards fous ou glauques, qui se penchaient par-dessus mon lit, leurs lèvres semblaient vouloir bouger pour me parler mais rien ne me parvint. Même plus leurs chants. D’ailleurs il n’y avait jamais eu de chants, que des échos désincarnés qui prenaient source dans ma tumeur. Je me suis réveillé et il y avait un homme avec des lunettes, debout, au pied de mon lit, qui me regardait fixement. Il avait un filet de sang qui coulait depuis le sommet de sa tête, les vitres de ses lunettes étaient fracassées, ses joues gonflées comme quelqu’un qu’on venait de torturer. J’ai voulu hurler mais la force me manquait, je poussai un couinement de rien du tout, puis mon corps fut parcouru par un frémissement incoercible et je vomis tout mon fiel.

Je ne pouvais pas expliquer cette apparition à mon père, cela l’anéantirait encore plus. Lorsque j’étais assise avec lui, j’évitais toujours de le regarder de peur d’y compter le chagrin qui s’amoncelait dans ses yeux. Je ne faisais que lui tenir la main parce que tout ce qui me restait était mes sentiments. Ma bouche et mes pensées ne m’appartenaient plus. Le docteur me suppliait encore une fois d’accepter la chimiothérapie mais quelque chose me poussait à refuser.

C’est ainsi que le 20 décembre de l’année de ma mort, le jour où tout le monde était à l’affût d’un alignement entre le soleil, la terre et son satellite, je m’étais allongée dans mon lit pour mourir. Mon père, couché à mes côtés, me tenait le bras et me chantait une berceuse qui était baignée de larmes. Je n’avais pas la force de bouger la moindre partie de mon corps. Soudain, comme si je m’enfonçais dans un tunnel, je vis le plafond qui venait à moi et la voix de mon père qui se faisait de plus en plus loin. Je fermai les yeux pour réprimer la collision, il eut un grand bruit comme ceux des cloches d’une cathédrale, puis un silence qui survint comme une bénédiction. Etait-ce ça la mort? Un grand son? Une grande cloche puis… puis le silence? Mais pourquoi est-ce que je pensais encore? Suis-je vraiment mort ? Je risquais d’ouvrir un œil. Le spectacle était hallucinant, j’étais suspendu dans les airs, toujours couché dans mon lit, il y avait des ténèbres tout autour de moi comme si j’avais été brutalement éjecté dans l’espace. J’essayais de parler mais aucun son ne sortit de ma gorge. Je tournai la tête vers ma droite et remarquai un spectacle étrange. Dans la place où se tenait mon père quelques minutes plus tôt, il n’y avait qu’un reflet de lui comme s’il était soudainement transformé en un morceau de brouillard. Comme si je le regardais à travers une vitre. Comme si j’avais traversé le voile. GRAND DIEU ! Il avait pris les reflets des ombres que je m’efforçais de comprendre. J’entendis sa berceuse qui me parvint comme un écho, se faisant de plus en plus lointain jusqu’à s’évanouir totalement. Le silence avait happé mon père et j’étais seul dans ma mort. Je me relevai à genoux sur le lit flottant, et pleurai de toute mon âme, qui sait, pour une dernière fois.

  • Tu n’es pas morte Henrietta.

La voix qui venait de me parler était étrangement douce. Je me retournai pour me retrouver face à ce que je devinai être mon comité d’accueil. Grande fut ma surprise lorsque je constatai que c’était l’homme qui se tenait quelque jours plutôt par-dessus mon lit.

PARTIE II

  • Qu’est-ce-que… Comment?
  • Tu n’es pas morte, depuis le temps que nous attendions que tu sois prête.
  • Heu, que… que je sois prête? mais qu’est-ce-que c’est ce bordel? Où suis-je?
  • En suspension…
  • Comment ça en suspension? qu’est-ce-que j’ai fait de mal pour être suspendu?
  • C’est le nom de l’endroit dans lequel nous nous trouvons, ou du moins, c’est comme ça que nous l’avons appelé depuis le temps que nous sommes ici.
  • Depuis quand êtes-vous ici?
  • Je ne sais pas.

Je regardai mon interlocuteur d’un air abasourdi. Est-ce-qu’il se foutait de ma gueule ou quoi? Il fallait que je rentre chez moi. Je ne voulais pas me retrouver avec cet homme qui… qui… je fronçais les sourcils en me souvenant de la blessure qu’il avait. Mais qu’est-ce-qui s’est passé avec ses blessures ? 

  • Vos blessures? Lorsque je vous avais vu?
  • Ah bon! Tu m’avais vu?
  • Bien sûr que oui, mais c’est quoi ce bordel enfin.
  • Jamais tu n’avais été aussi près de nous en ce moment, je voulais essayer de rentrer en contact avec toi mais lorsque j’ai traversé les fuseaux des deux mondes, il y a eu un bug dans l’espace-temps, je me suis retrouvé figé puis catapulté rapidement dans ma dimension.

Je ne croyais pas mes oreilles. Est-ce-que ce petit con venait de me balancer à la figure des théories à la Einstein comme ça? Au premier jour de ma mort qui pis est? L’après-mort sera horrible dans ce cas.

  • Comme je te l’ai dit, tu n’es pas morte. Tu es dans la Suspension.
  • Ok, ça j’avais compris, je ne suis pas morte, mais c’est quoi cette foutue suspension dont vous me parlez.
  • C’est là où vont les âmes qui n’ont pas envie de traverser.
  • Traverser pour aller où?
  • Plus loin.
  • Qu’est-ce-qu’il y a plus loin?
  • Rien.
  • Comment ça rien?
  • Les gens qui y sont allés ne sont pas jamais revenus pour nous dire ce qu’il y a là-bas. c’est une expérience personnelle. tant qu’on ne se décide pas à aller plus loin, plus loin ce sera toujours rien pour nous.
  • Je ne comprends pas.
  • C’est existentiel.
  • Sommes-nous au purgatoire?
  • Lorsque j’étais sur terre, je croyais que le purgatoire existait mais depuis que je suis ici, je pense qu’il n’y a que deux choses qui existent, la mort et la vie (il prit une petite pause) et entre ces deux-là, nous.
  • Pourtant vous êtes là, vous existez !
  • Ce n’est que ma mémoire qui est conservée, pour le reste, je ne sais plus trop ce que je suis. Cet endroit fonctionne comme une sorte de geôle dans lequel le triage post-mortem envoie les âmes trop torturées pour retourner dans le néant.

A l’instant précis où, il cita distinctement le mot « âme », l’espace dans lequel nous nous tenions fut brusquement envahi par une marée humaine qui sortit de nulle part. C’était les ombres de  mon voile hallucinogène. Il y eut un enfant qui vint se placer à ma droite et me tint par la main. “Bordel Bacchanal, où suis-je?”

  • Henrietta, il y a de cela longtemps que nous t’attendions. Tu es ce que tu es. Tu es ici pour le devenir. En le devenant, Tu briseras la cage et libèreras les âmes pour toujours. 
  • Moi… Comment? je ne sais pas qui vous êtes et je ne sais même pas comment vous aider.
  • Tu es bien plus que cela, tu n’as jamais été  malade, tu étais dans un stade de transformation, ton corps se préparait pour devenir un vaisseau pour ton âme qui allait être ce pont entre nos deux dimensions. Il a été dit que nos égrégores se mélangeant allaient créer une force dans le monde physique qui donnerait lieu à un pont. Te voilà, Henrietta, tu es ce pont. Nous nous sommes manifestés à toi à travers ta tumeur. Nous y avons implanté nos douleurs, notre solitude.

Tout cela était un gros morceau pour moi et techniquement parlant cela n’arrivait pas à descendre. Est-ce que ces fantômes essayaient de me dire qu’ils avaient fait de moi leurs ponts pour qu’ils puissent régler leurs différends dans leurs vies passées. Sans même me demander mon avis! Ils ont bousillé ma vie pour satisfaire leurs envies de voir le monde qu’ils ont laissé jadis, me mêlant pendant ce temps à ce braquage temporel audacieux et flippant? Non, tout cela était un morceau trop gros pour moi.

  • Nous n’avions pas fait cela délibérément, me dit l’enculé à lunette qui s’était fait le porte-parole des esprits vindicatifs dont je soupçonnais être le cerveau de l’opération. Tu étais déjà spéciale à ta manière, dès ta naissance, tu as reçu le cadeau du troisième œil. L’univers t’a préparé à nous et nous sommes là pour te faire devenir ce que tu dois être.
  • Que suis-je censé être?
  • Qui suis-je? Que suis-je censé être? C’est la question que se posent toutes les personnes qui vivent dans le monde, rarement sont les gens qui arrivent vraiment à trouver qui ils sont et leurs voies. Cette chance t’as été offerte, vas-tu la saisir ou continuer?
  • Continuer veut dire que je dois aller plus loin?
  • Techniquement tu n’es pas morte, tu reviendras à ta vie normale, tu auras oublié cette conversation que nous avions eu la.
  • Cela me parait alléchant comme choix. Je ne demande que ça.
  • Mais tu dois savoir que ta vie sur terre ne sera plus jamais comme avant parce que tu auras laissé les ténèbres gagner pendant que tu pouvais changer la donne. Plus jamais tu ne seras heureuse. Tu mourras seule, en regardant ta vie, ton pays, le monde s’effondrer dans un chaos total simplement parce-que tu n’as pas su devenir ce que tu dois être. 

Je me suis sentie comme si tout à coup le poids du monde reposait sur mes épaules. Hier je vivais ma vie calmement en attendant ma mort mais voilà que la mort, dans sa complexité remarquable, voulait faire de moi le messie des fantômes. Comme s’il s’agissait d’une révélation divine, j’ai pu remarquer depuis le temps qu’on parlait, on y procédait par télépathie. On n’avait pas besoin de parole, seulement les intentions étaient dictées dans l’esprit de l’un comme l’autre. Je me retrouvai face à un carrefour où je ne sais si je dois aller à droite ou à gauche, moi qui croyais que le Bondieu se chargeait de caser les âmes dans la bonne boite. Quelle tribulation pour nous! J’eus envie de revoir mon père et me demandai ce qu’il faisait entretemps. M’avait-on déjà envoyé à la morgue? Les membres de la famille s’étaient-ils déjà rassemblés pour pleurer mon nom? Ou dans un cas de figure plus effrayant, suis-je déjà un repaire de chair avariée où grouillent de horribles vers à soie? Le temps s’écoulait drôlement dans cette dimension. Je me rappelais la première fois où ce mot avait giclé dans mon esprit comme par magie. J’avais levé le voile, j’avais avancé vers ce qui me semble être maintenant ma mission. 

Je voulais retrouver ma vie d’avant, mes rêves, mes amis, ma copine, la musique, la joie, la mer. Mais prendrais-je la meilleure décision? Et si tout cela était vrai, et si j’avais été amené ici pour accomplir un dessein ultime. Les morts ont-ils une destinée? S’il est une chose que je sais parfaitement c’est que le monde est cruel. Les hommes sont cruels. Il y a ce souffle plaintif dehors, un souffle de tuberculeux, c’est l’humanité qui est à l’agonie. Les hommes que l’on a mis au pouvoir ne s’en préoccupent pas. Tout ce qu’ils veulent c’est assouvir leurs soifs de puissance, d’extermination. On est à un tournant décisif de l’histoire. Le Bien et le Mal se battent avec fracas et le Mal est en train de gagner. L’horizon reste silencieux, il n’y a pas l’écho de l’espoir. Pas de prophète, pas de Messie. Sinon une course vers une fin atomique, une fin atroce. S’il m’est permis même par-delà de la mort d’accomplir quelque chose pour stopper cette croissance vers la perte. Je me dois de la saisir et accomplir ce qui doit-être accompli. Pour la famille et pour le Bien.

  Je me retournai vers mon interlocuteur et lui demandai: « -Comment suis-je censé devenir ce que je dois être? »

  • Tu dois commencer par nous écouter, dit la horde des esprits qui jusqu’ici ne s’était pas montré. Il y vient une foule de gens qui était là, emprisonné dans la Suspension depuis des temps immémoriaux, retenus par leur hargne de vengeance et leurs soifs de justice. Ensuite il se passera ce qui se passera. Puis ils disparurent comme par enchantement et je me retrouvai seul à seul avec l’homme aux lunettes.
  • Écoute mon histoire, Henrietta. Je suis né à l’automne 1930 dans une petite ville de Jérémie. J’ai grandi dans une atmosphère de grande turbulence, le monde était en guerre et les échos nous parvenaient. J’étais le fils d’une des familles les plus connues et les plus prospères de la ville. J’ai eu à fréquenter de grandes écoles et lorsque j’ai pu finir, mon père voulait me faire engager dans l’armée. À cette époque-là les fils servaient les intentions de leurs pères. Dieu seul savait comme moi et mon père nous avions eu des goûts différents. J’étais pris en amour pour la littérature que j’avais découvert à travers les auteurs du romantisme en France. Je voulais être le Victor Hugo haïtien, je voulais écrire le roman de mon siècle et de la littérature de mon pays. Aucun  jour ne passait sans que je n’aie mon petit carnet et ma plume, griffonnant des idées qui me venaient par à-coup et qui allaient surement m’être utiles plus tard. Mais des années passèrent sans que je ne produise aucun roman, les idées m’avaient fui et mon engagement dans l’armée m’avait tourné vers d’autres passions. J’eus ma rédemption grâce à une jeune femme qui était de passage de la ville, je tombai amoureux au premier regard, c’était à l’automne 1969.  Avec elle, j’ai connu les ailes que donne la poésie, je me reconnectai avec mon ancien moi et sa présence chassait les ténèbres de ma sombre vie. Nous avions fait l’amour quelques mois plus tard sous un arbuste dans le jardin de mon père. Ce jour-là, elle m’avait donné son cœur et m’avait promis qu’elle reviendrait bientôt. Mais je ne la revis que six mois plus tard. Six longs mois où j’avais l’impression de devenir fou, je lui avais écrit des lettres, lui ai fait des acrostiches, mais aucune réponse ne m’avait été parvenue. Lorsque je la revis, je fus tellement excité que je la connus vite fait dans un couloir non-emprunté de la maison. J’avais honte de moi, honte de mes manières, j’étais comme un adolescent en chaleur incapable de se contenir. J’étais fou amoureux. Mais en la regardant, j’avais su que quelque chose avait changé. Les choses n’y allaient pas pour le mieux dans la capitale. Elle me fit savoir qu’il y avait un monstre au pouvoir et qu’avec quelques amis, elle essayait de la combattre. Il y avait cette lutte contre les forces des ténèbres dictatoriales.  « Si nous ne faisons rien David, m’avait-elle dit, cette terre sombrera encore plus dans la démagogie, notre pays aura pour cinquante ans de blessures et plus d’un siècle à essayer de remonter la pente. » Il faut penser aux générations futures, David. 

Je savais de quel monstre elle me parlait, mais la lutte dans laquelle elle m’invitait n’était pas la mienne. Tout ce que je voulais préserver c’était ce beau corps, son sourire, son odeur.  Je m’en foutais des futures générations. « La dictature est une mauvaise chose, toutes les choses ont leurs mauvais côtés mais la dictature n’a pas son pareil. Elle tue, elle pille, elle divise, elle massacre une nation juste pour assurer sa pérennité, une pérennité qui repose sur le dos d’une idiocratie avare. La dictature se nourrit de souffrance, David. » 

Tout ce que j’ai pu répondre à ce discours fut un: « Je t’aime ». Fuck la dictature! Fuck la lutte! Je ne voulais qu’Hélène. Elle le comprit aussi et me demanda quel genre de poète suis-je si je ne suis pas capable de prendre position pour la postérité. « Ne sois pas un poète grandiloquent, m’avait-elle dit en me quittant les larmes aux yeux, les paroles puissantes comme un cymbale mais creux dans le fond, il se peut que c’est la dernière fois qu’on se voie ». Et ce fut la dernière fois que je vis Helene. Elle tomba sous les mains du régime, elle fut violée, violentée, ses membres envoyés en terre morceau par morceau. Ses amis connurent le même sort. Le jour même, je rentrais à Port-au-Prince. Ma rage décupla en apprenant qu’elle était enceinte lorsqu’on lui avait fait subir ça. Je voulais tuer le président. Je comprenais maintenant les paroles d’Hélène et ce que ça impliquait de lutter. Malheureusement, il a fallu que je la perde pour comprendre combien notre vie, notre avenir était menacé. Je fomentai un plan pendant des mois, je voulais bombarder le président. J’étais à deux doigts de réussir. Les sbires du pouvoir nous tombèrent dessus, je fus traîné, attaché à l’arrière d’une voiture, battu pendant des jours, ils me tannèrent la peau des fesses. Je ne leur ai jamais offert le plaisir de les supplier d’arrêter. Je mourus en hurlant les mots de liberté et de démocratie, mais mon cœur était surtout galvanisé à l’idée de revoir Hélène. Mais dans la mort, je ne la trouvais pas, peut-être a-t-elle continué. Je ne pouvais me résoudre à emprunter le chemin du néant, j’étais une âme troublée, torturée par une haine qui m’avait suivi dans les tréfonds de la mort. Je n’ai pas encore fini avec cette histoire, je ne peux être en paix avec moi-même en sachant que ceux qui m’ont tué en tuant l’amour de ma vie sont encore en vie et marchent librement. Depuis le temps que je suis ici, je suis rongé, il n’y a pas de paix. Comment puis-je l’être en ayant vécu et étant mort dans de telles conditions ? Telle est mon histoire, Henrietta, telle est ce que ce lieu conserve, un morceau vindicatif de moi.

David le poète s’arrêta de parler puis comme par magie son visage fut remplacé par celui d’une adolescente d’une quinzaine d’années environ. Celle-ci me raconta comment la mort lui est tombée dessus par une de ces soirées où la lune était brillante. Des hommes ont fait irruption dans sa pauvre demeure. Ils ont liquidé son père, fracassé le crâne de ses deux frères et brûlé sa mère. Elle, on l’avait traîné de force. On l’a sodomisé pendant des semaines, on l’avait dépouillé de sa dignité de son innocence jusqu’à ce qu’elle ait trouvé le courage de se jeter par-dessus un ravin. 

Un autre prit sa place pour pleurer, une vraie madeleine, il parla de son expérience au sein d’un fort qui jadis était les bouches de l’enfer. Il avait été saigné, ses plaies à vifs badigeonnées dans la fiente de bête, on l’avait nourri au petit mil qu’il dut lécher sur le mur. Le visage changea une fois de plus pour prendre l’apparence d’un jeune écolier, l’expression confuse, se demandant ce qu’il faisait en ce lieu, tout ce dont il se souvenait c’était sur la route pour rentrer chez lui, il a eu un cafouillage entre un policier et un chauffeur de moto, le policier avait délibérément tiré dans le tas et une des projectiles est venue se loger dans son crâne. 

Une horde de personnes hétéroclites défilait sous mes yeux, me livrant leurs griefs comme si j’étais le chef suprême des enfers. C’était des âmes qui ont péri sous les magouilles des hommes politiques, ce sont des gens pour la plupart qui n’ont pas demandé à partir. Il y en a eu qui ont lutté pour ce qu’ils croyaient juste, des journalistes qui avaient dérangé des puissants, des assoiffés de liberté, des Messie de la masse, des intellectuels qui ont trop su. Toute une sphère d’après-vie qui fut créé par la cruauté, des hommes affamés de pouvoir,  incapable de mettre de côté leurs égoïsmes qui servent leurs intérêts mesquins. Il y avait en ces lieux tout un siècle de combats à raconter, tout un siècle de cruauté, tout un siècle d’ingérence et de lobbying. Des vies ont été liquidées pour le pouvoir, le pouvoir à l’odeur de l’argent. L’homme est un chien que l’argent fait saliver. Malgré tout, je ne comprenais pas vraiment ce que ces personnes voulaient de moi, ces voix d’outre-tombe qui en avaient assez de se retourner dans leurs tombes, à se geler le squelette, à attendre une justice qui a passé du mauvais côté de l’histoire.

Il y avait ce jeune homme qui s’était tailladé les veines, son corps a été souillé par un père maniaque. Il avait été violé, abusé par son propre père qui soit dit en passant était un gourou de la justice du pays. En d’autres termes, il se faisait enculer par le système lui-même. Il a déposé plainte, il a dénoncé les agissements de son père, sur les ondes de la radio, sur les réseaux sociaux, dans les forums d’universités mais aucun suivi n’a été fait. La société l’avait abandonné à son sort. Même sa mère n’a rien dit de peur de perdre les faveurs que lui procurait la position de son père. Alors le désespoir dans l’âme et la rage contre l’humanité, il s’est tailladé les veines et laissant baigner dans son sang quatre mots écrits en grandes lettres : JE VOUS HAIS TOUS.

Si seulement les hommes pouvaient entendre le cri du sang répandu, si seulement les morts pouvaient demander des comptes. Mais les défunts ne sont pas censés revenir sur leurs pas, ils doivent continuer mais ce pays les retient encore car il  a leurs sangs sur la main. David le poète me réapparut avec un sourire :

  • Tu es prête maintenant à devenir ce que tu dois devenir.
  • Je ne comprends toujours pas.

David posa le bout de son index sur mon front, entre mes sourcils, puis il ferma les yeux en un signe de grande concentration. Je sentis la dimension dans laquelle nous étions bouger lentement puis avec de grands mouvements amples, la réalité se froissa tout autour de nous et les contours de ce monde s’estompèrent pour laisser la place à une belle nuit avec une lune éclatante. L’odeur de l’herbe me parvint ainsi qu’une brise qui soulevait mes cheveux. Je regardais autour de moi. J’étais de retour dans ma dimension de départ. J’étais au pied d’une statue qui représentait un nègre qui tenait un lambi : le nègre marron, symbole de résistance et de révolution. Je fis face à David mais je vis qu’il avait été rejoint par plus de trois cent mille âmes qui me regardaient avec supplication.

  • Ce pays, ce monde a un grand problème de mémoire. Nous oublions trop vite ce que nous avons terrassé  autrefois. Les choses changent, le mal ne change pas, il est toujours là, tapi, travaillant dans l’ombre, changeant d’apparence pour au final produire les mêmes résultats : semer le chaos et la souffrance. Tu dois devenir la mémoire des hommes et leur montrer la voie qui mène au bout du tunnel. De là où nous sommes, nous sentons le mal qui grandit, il peut être dix fois plus dévastateur qu’il n’a jamais été mais tout cela peut éviter si tu rappelles à ce peuple les combats qu’il a menés pour la liberté. La liberté est le bien le plus précieux qui ait été donné aux humains. Ils doivent se liguer à nouveau car leurs existences sont menacées. Ils doivent se liguer parce qu’il n’y a pas d’autres choix que cela, sinon c’est la fin. Ce sera l’effacement. Nous sommes une belle page dans l’histoire du monde. Fais ce que tu as à faire, ne laisse pas ralentir! Henrietta, va ! nous serions avec toi. Réveille l’armée des humains, l’armée des défunts est déjà de ton côté. Sois leurs consciences.

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Eder Apollinaris S.

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1 commentaire
  1. NSC dit

    Beau texte😊

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