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Je ne suis pas fou

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– Je ne suis pas fou.

C’était la seule phrase qu’il prononçait.

– Je ne suis pas fou.

Il la répétait tout le temps. Comme une machine.

– Je ne suis pas fou.

Le Dr Roger leva les yeux vers son patient. Il était assis sur une chaise en fer. Carrure de catcheur, les yeux vides de toute expression, il était presqu’immobile, croisant les bras, répétant cette seule phrase. Sa peau était noire comme du café. Aucun signe d’agitation n’était visible chez lui, comme s’il voulait réellement montrer qu’il avait toute sa tête.

Le docteur tira une chaise, puis s’assit en face de son patient. Il ne daigna même pas le regarder, continuant à murmurer ces 5 mots qui semblaient être ses préférés.

– Bonjour, laissa tomber le Dr Roger.

– Je ne suis pas fou.

Le toubib commençait à se demander si son vocabulaire n’était pas très limité. Réduit à ces simples mots.

– Je comprends que vous vouliez vous défendre, mon cher, mais…

– Je ne suis pas fou.

Pas facile.

– Très bien. Puisque vous n’êtes pas fou, commencez par me dire votre nom.

– Berlens… Berlens Horace. On me surnomme Hay-Hiti.

– Berlens, vous êtes ici parce que…

– Je ne suis pas fou.

Comment discuter avec un mec pareil ?

Le Dr Roger enleva ses lunettes, essuya les verres avec un tissu qu’il sortit comme par magie de sa blouse, puis les remit en place.

– Berlens, on m’a dit que vous savez dessiner.

Il réfléchit longuement avant de finalement répondre :

– Oui. (Puis il ajouta aussitôt 🙂 Mais je ne suis pas fou.

– Vous savez dessiner. Et vous n’êtes pas fou.

– Oui. Je sais dessiner. Et je ne suis pas fou.

– Quand vous êtes arrivé ici, on vous a demandé de dessiner, n’est-ce pas ?

– Oui. J’ai accepté. Mais ça ne veut pas dire que je suis fou.

– Vous avez dessiné quoi ?

Berlens réfléchit un instant avant de répondre :

– J’ai dessiné une voiture qui a fini sa course dans un arbre, un homme au volant.

Le Dr Roger sortit une feuille du cartable qu’il tenait. Il le montra au patient. Dessus, il n’y avait qu’un arbre. Rien qu’un arbre.

– Vous êtes sûr de ce que vous dites avoir dessiné ?

– Oui.

– Et ?

– Comme je vous l’ai dit, docteur, j’ai dessiné un arbre percuté par une voiture. Si vous avez la tête bien en place, vous comprendrez qu’il s’agissait d’un accident. Les secours sont donc arrivés. Mais l’attente a été longue. On a emmené l’homme aux urgences. Puis la voiture a été envoyée au garage. Voilà pourquoi vous ne voyez que l’arbre.

Impression

Le temps de reprendre son souffle, il continua :

– Je ne crois pas que le mec vivra. À Port-au-Prince, l’hôpital est dans un sale état. C’est une morgue en fait. Déjà que l’État ne paie pas bien les médecins. Ils travaillent quand bon leur semble. Que vous soyez en train de mourir, on n’a pratiquement rien à foutre de vous.

Le Dr Roger le regardait avec des yeux bizarres.

– Qu’est-ce qu’il y a docteur ? J’ai dit une bêtise ? Ou bien j’ai fait quelque chose ? Vous savez, j’ai voulu dessiner l’hôpital et le garage, pour que vous puissiez voir le chauffeur et la voiture, mais la feuille était trop petite. Peut-être que si j’ai une grande feuille, je pourrai faire mieux. Il y a même certaines personnes qui étaient présentes lors de l’accident. Elles sont rentrées chez elles. Les rues ne sont pas sûres ces derniers temps. Les bandits règnent en maître. Mais si j’avais un espace de travail plus grand, je les aurais dessinées chez elles.

Le Dr Roger restait pantois.

Remarquant sa mine, Berlens s’empressa de dire :

– Je ne suis pas fou. D’ailleurs, je connais un homme qui a fait construire 25 stades que personne n’a jamais vu jusqu’ici. Est-il fou lui aussi ? Personne n’ose le lui dire. Pourquoi ? Parce qu’il est riche pardi ! Comparé à cet homme, je ne suis rien. Vous vous rendez compte docteur ? Il a fait construire 25 stades invisibles à travers tout le pays. La technologie fait des merveilles de nos jours. On peut accueillir une Coupe du Monde maintenant. Mais je me pose une question : est-ce que les joueurs devront être invisibles, eux aussi, pour jouer dans les stades ? Si tel est le cas, je fais confiance à cet homme. Il trouvera un moyen de rendre les gens invisibles comme ses stades. Et il n’y a pas que ça. Nous avons, en Haïti, un don pour les choses invisibles et pour les faire disparaître. Il y a des hommes qui ont fait disparaître des milliards de dollars comme par magie. Ils affirment tous qu’ils ne savent pas où l’argent est passé, et demandent l’arrestation de ceux qui l’ont dilapidé. Tout le monde a raison, personne n’a tort. Sont-ils fous eux aussi ? Je me le demande. Si la folie, pour vous, docteur, c’est de faire disparaître des choses ou de les rendre invisibles, vous devriez réviser votre définition du mot. Vous utilisez un vieux dictionnaire.

Puis il s’empressa d’ajouter :

– Je ne suis pas fou.

Il en revenait au refrain de sa chanson préférée. Le docteur réprima une quinte de toux.

– Berlens, il paraît que vous êtes styliste ?

– Oui.

– On dit que vous êtes doué.

– Je ne suis pas fou, alors je suis doué.

– On m’a dit que vous avez mis le feu à un atelier de couture.

– C’est faux. Complètement faux. Archi méga extra faux.

Le Dr Roger sortit plusieurs photos du même cartable. Puis il les lui montra.

– Ah ! Vous parlez de ça ! Eh bien, ce n’est pas ma faute. C’est le propriétaire qui me l’a demandé.

– Il vous a demandé de mettre le feu à son atelier ?

– Ce que je veux vous dire, c’est que j’ai tout fait pour le satisfaire. Il m’a dit qu’il voulait des vêtements d’enfer. Vous vous rendez compte de son exigence docteur ? Il fait extrêmement chaud en enfer. Et il y a le feu partout. J’ai dû acheter un peu de gazoline. Ce fut un jeu d’enfant après ça. J’ai fait sortir tous les employés, et puis crac. Quand le proprio est arrivé, il m’a hurlé dessus, et a dit qu’il m’enverrait en prison. Je n’ai pas compris sa réaction. Il m’a dit qu’il voulait des vêtements d’enfer, j’ai risqué ma vie pour mettre le feu à l’atelier afin qu’il ressemble vraiment à l’enfer, et comme récompense, il me déteste. Ils disent que je suis fou. S’il ne voulait pas incendier l’atelier, il ne fallait pas me demander des vêtements d’enfer. Il sait bien qu’en enfer, il y a du feu. Un grand feu. Est-ce ma faute. Est-ce ma faute ?

Le Dr Roger se gardait de répondre.

– Je me suis livré corps et âme pour toujours satisfaire mon patron. Et à la fin, il me jette comme une vieille chaussette. Il est comme les politiciens. Ils donnent de l’argent et des armes à des hommes pour qu’ils puissent faire le sale boulot, et quand ils en ont fini avec eux, ils ordonnent qu’on les tue. Mon patron m’a ordonné de brûler son atelier, à la fin c’est moi qu’on traite de fou. De même, des personnes qu’on n’a jamais pu identifier paient des gens pour incendier les marchés et semer la panique dans la masse, et finalement ce sont les exécuteurs qui sont traités de tous les sales noms. Qui est le vrai fou dans l’histoire ? Celui qui commande ou celui qui exécute pour gagner son pain quotidien ?

– À vous de me le dire.

– Moi ?! Mais qu’est-ce que j’en sais ?! Au moins, je n’ai pas brûlé les employés.

Le docteur se caressait la barbe.

– Il n’y a pas que ça, Berlens.

– Quoi encore ?

– Un jour, vous avez dit que vous êtes un grain de maïs.

– Ah ! C’est parce que le mois dernier, quand je me suis rendu chez un ami qui a une basse-cour, les coqs, les poules et les poussins ont voulu me dévorer. C’est un ami bizarre. Il donne des noms à ses animaux. Il y a deux énormes coqs qui semblaient m’en vouloir plus que les autres. On les appelait Et-Tas-Zu-Nid et Fran-Se. Ils se jetaient sur moi, pauvre Berlens, pauvre Hay-Hiti, comme si j’avais quelque chose chez moi qui les attirait.

En réalité, les animaux avaient été attirés par le ver de terre qui était resté accroché à sa botte.

– Vous vous souvenez de la scène de l’autre jour ?

– Laquelle, docteur ?

– Le jour où j’ai dessiné un avion dans le mur et que j’ai demandé aux patients de monter à bord. Tous se sont jetés droit dans le mur. Sauf vous. Quand je vous ai demandé pourquoi, vous avez dit…

– Que j’ai le mal de l’air.

Le docteur sourit comme pour approuver.

– Je vous faisais marcher docteur. Même si j’avais le mal de l’air, je serais monté à bord. Quel Haïtien ne voudrait pas partir loin de cette porcherie qu’on ose appeler un pays ?

– Pourquoi n’êtes vous pas monté à bord alors ?

– Je ne faisais pas confiance au pilote.

Le Dr Roger fit la moue.

Ce Berlens là était tout simplement incroyable comme patient.

– Je ne suis pas fou.

Ça faisait longtemps qu’il ne les avait pas dits.

– Comment affirmer que je suis fou ? Il se pourrait bien que pour le fou, la folie n’est pas folie. Celui qui pense qu’un fou est fou le pense peut-être parce qu’il est fou et que dans sa folie il n’arrive pas à faire la différence entre les fous fous et les fous pas fous. Avouez que c’est un vrai paradoxe docteur. Comment savoir quand la folie est folie et quand la folie n’est pas folie. Si tout le monde y réfléchit, même les fous fous peuvent dire qu’ils ne sont pas fous et les fous pas fous peuvent le paraître. D’ailleurs, si le fou est fou, ça veut dire qu’il n’a pas toute sa tête. Donc comment arriver à différencier un fou fou fou et un fou fou pas fou ? D’ailleurs, la folie n’est pas l’apanage de n’importe qui. Ça veut dire qu’il se pourrait qu’un fou n’est pas fou, il…

Le Dr Roger avait longtemps cessé d’écouter ce discours auquel il n’y comprenait rien. Berlens, lui, continuait à se vider, posant des questions bizarres, y répondant par la suite.

Puis, comme guidé par une télécommande, il s’arrêta net, puis laissa tomber :

– Je ne suis pas fou.

Le Dr Roger laissa échapper un grognement.

– Berlens ?

– Docteur ?

– Puis-je vous montrer quelque chose ?

– Oui.

Le Dr Roger se leva, puis se dirigea vers une porte se trouvant au fond de la salle, Berlens lui emboîtant le pas. Il fit tourner la poignée, l’ouvrit, franchit le seuil, puis la referma derrière Berlens. Ils se trouvaient maintenant dans une vaste pièce dans laquelle il y avait une piscine vide.

– Alors, mon cher Berlens, ceci est une piscine. Je l’appelle « Développement ». Je veux que vous y plongiez.

– Non.

– Plongez.

– Non.

– Plongez bon sang.

– Non. Je ne suis pas fou.

– Hay-Hiti, plongez la tête la première dans le « Développement ».

– Non, hurla-t-il.

Le patient avait tout à coup l’air d’un chien battu.

– Pourquoi ? s’enquit le docteur d’une voix étonnamment douce.

– Je ne sais pas nager docteur.

King Berdji ESTIVERNE

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3 commentaires
  1. sonly9 dit

    Je viens de lire l’un des plus beau article que j’ai jamais lu, ça a vraiment déchiré.

    En tant que aussi observateur de la situation de notre pays ,ceux qui nous comprennent pas n’auront jamais á cesser de penser que nous sommes fous , On peut toujours affirmer que nous ne le sommes pas en agissant de manière bizarre et en disant des trucs de dingues , mais la vrai question ça restera , Sommes nous vraiment fous?

  2. sonly9 dit

    Je viens de lire l’un des plus beau article que j’ai jamais lu, ça a vraiment déchiré.

    En tant que aussi observateur de la situation de notre pays ,ceux qui nous comprennent pas n’auront jamais á cesser de penser que nous sommes fous , On peut toujours affirmer que nous ne le sommes pas en agissant de manière bizarre et en disant des trucs de dingues , mais la vrai question ça restera , Sommes nous vraiment fous?

  3. Estiverne King Berdji dit

    J’adore ce texte. Il est juste waw.

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