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Coeurs Fuyants

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      Cela remontait à plus de deux mois lorsque Jean-Yves postait cet article sur son mur Facebook et pour le moins qu’il l’aurait espéré, une publication qu’allait apprécier nombre de ses amis, bienfait incontesté des réseaux connectés. De cela, il faisait la connaissance de Mima, une jeune fille simple et tout ce qu’il y a d’ordinaire, pourtant, qui n’avait pas tardé à lui plaire seulement au bout de quelques nuits à papoter au téléphone.

      Cet article, un simple ramassé de ses pensées autour d’un sujet que tout le monde semblait déjà connaître mais que lui avait encore approfondi, avantagé par son statut d’étudiant en journalisme.  » Haïti, mon beau pays que je fuis  » l’intitulait-il. Sa publication n’avait rien d’un dossier sensible finalement révélé, mais, elle recevait rapidement son lot d’appréciation sur la toile, connaissait maintes republications et partages, une chose qui étonnait d’ailleurs Jean-Yves, tenant compte de son utilisation peu fréquente de ces plateformes de communication en ligne. Les retombées étaient telles que, on en parlait à son école, il était sollicité de plus d’un, des messages affluaient sur sa boîte privée, s’entassaient même, jusqu’à celui-là qui se détachait de tout ce qu’il avait connu jusqu’à date.

       » Un texte plutôt moyen. Manque d’objectivité. Même si je dois féliciter le courage derrière sa publication. « . Comme à sa normale, Jean-Yves accourait sur sa volée d’émotions pour placer une réplique de taille, mais, prenant un recul sur lui, il allait réfléchir à deux fois. De un, il s’agissait du profil d’une femme, élément intéressant donc, et de deux, quitte à recevoir une critique sur les réseaux sociaux, mieux valait-il que ce soit bien fait que de lire trois lignes sans idées vraies et mal écrites. Ce serait s’infliger une double peine. Il repliait donc son emportement pour répondre sagement d’un  » Merci pour l’approche. Mais, en quoi mon texte vous parait manquer d’objectivité ? « . A seulement deux minutes d’envoi, son interlocutrice répondait, toujours aussi savamment et Jean-Yves qui se tenait d’avoir une nouvelle réponse ou question à chacune de ses approches. Un petit mécanisme d’aller-retour qui lançait cette discussion absorbante dans le temps, charmante dans les cœurs, qui se terminait par un échange de contact, la jeune fille étant la première convaincue dans l’histoire.

      Jemima, disait-elle s’appeler. Mima, pour les plus intimes. Jean-Yves en troisième année de journalisme la devançait de deux ans, elle, à sa première année d’études en économie, une orientation qu’elle avouait avoir pris, non pas par intérêt personnel, mais bien que cela semblait rapporter dans un pays comme Haïti. Ce qui l’intéressait était surtout la psychologie sociale, mais, il aurait vite fallu qu’elle s’occupe de ses parents et un tel métier ne rendait pas beaucoup. Elle avait le choix entre femme médecin, avocate, ou autre, mais cette proposition de carrière dans les finances lui parlait mieux.

      Du haut de ses 23 ans, elle était l’aînée de cette colonie d’enfants qu’avait enfantées sa mère pour trois hommes, encore que certaines femmes haïtiennes se laissent duper par les promesses fumantes de ces mâles qui ne voyaient que leur innocence. L’un disait l’aimer et il avait témoigné de son amour en six fois. Un deuxième prétextait s’occuper de deux de ses gamins, mais seulement, ces deux-là n’étaient pas encore nés. Le troisième, une connaissance de sa ville natale rencontrée à la capitale. Il les avait logées, elle et Mima, pour la modique mais douloureuse somme de trois nuits fertiles. Dès lors, dix autres frères ou sœurs, avec lesquels Mima ne semblait être liée que par la naïveté innocente de sa mère. Aussi abattue et délaissée était-elle, son espoir de vie reposait sur sa fille aînée pour qui elle conjurait les saints d’éloigner de son chemin toutes les convoitises et qu’elle priait de toujours s’armer de la fleur de l’éducation, la seule arme qui élevait les galons d’un homme ou les épaulettes d’une femme. Elle boucla donc ses études classiques avec succès et arrivait, tant de bien que mal, à intégrer une entité universitaire de l’État. Entre temps, Mima s’était évertué à repousser une multitude d’hommes et leurs avances, tous, se disant être envoûtés par sa beauté – car oui, elle l’était – mais, ce qu’ils ignoraient, c’est que l’étiquette du « Tous les mêmes » placardait déjà sur leur front.

      Il avait longtemps réfléchi, longtemps pesé les pour et les contre, quant à placer son premier rendez-vous. Mima lui plaisait et il désirait aller plus loin que ces conversations téléphoniques qui masquaient ce qu’il devait ressentir pour la jeune femme. Toujours est-il, qu’y avait-il de vrai dans ses sentiments ? Comment pouvait-il savoir que cette sensation de bien-être que lui procuraient les heures tardives au téléphone étaient comparables à, ou annonciatrices ne serait-ce, de ce qu’il redoutait le plus ? Car, d’entre sa peur de ne pas obtenir son diplôme, de ne pas satisfaire sa famille qui attendait beaucoup de lui, ou encore plus, sa peur de ne pas réussir sa vie, Jean-Yves craignait également de tomber amoureux. Jamais il ne s’était senti prêt à aimer.  » Se lè nou gen metye e nou kòmanse fè lajan, de moun ka renmen.  » lui répétait toujours son père. Il n’avait donc cessé de coupler les sentiments d’amour à un matérialisme, non coupable mais discutable, ce qui l’avait habitué à repousser, depuis sa tendre adolescence, le moindre doute d’une attirance pour le sexe opposé.  » Qu’est-ce que tu vas pouvoir lui offrir ?  » se demandait-il à chaque fois. La réponse étant toujours :  » Rien puisque tu dépends encore de tes parents. « , il en restait à cela et venait même à refuser les avances en deux temps de deux filles. A tort qu’il saurait dire qu’elles ne lui plaisaient pas.

      Cette fois, c’était bien différent. Certes, il vivait encore sous le toit de ses géniteurs, il n’avait pas de compte en banque émis en son nom, il ne roulait pas la Ferrari de ses rêves, mais, il sentait que c’était bien différent. Cela devait l’être.

      Après son dernier cours du vendredi, Jean-Yves s’était retiré de ses amis pour aller s’isoler dans un coin tranquille, le cœur palpitant, les mains tremblotantes qui tenaient l’appareil à son oreille droite. Plusieurs coups sonnèrent mais personne ne décrochait. N’ayant aucun discours en tête, il se disait bien que c’était encore l’occasion de laisser tomber, qu’il essaierait ultérieurement, mais non, il rappliquait. Demander à cette fille qu’on aime bien si elle se disposerait pour un rendez-vous, ce n’était pas lui demander sa main. Autant que Jean-Yves se convainquait qu’il pouvait réessayer, même après la troisième reprise.

    « Allô ! » répondait la voix de Mima lorsqu’elle décrocha enfin.

      Jean-Yves y décelait à la seconde une certaine fébrilité inhabituelle qu’il ne savait pas encore s’expliquer. Pourtant, ne voulant pas perdre une seconde et désirant aller droit au but, il se lança dans ses propos instinctifs qui sortaient avec ses ressentis, alignant, seconde après seconde, cet ensemble de mots qui laissaient comprendre à la jeune fille le bien fondé de cet appel reçu. Elle souriait de pitié face à la maladresse timide dont faisait part le jeune homme, celui-là dont elle avait appris à apprécier le réparti à plusieurs reprises. 

-Écoute Jean-Yves, ce n’est pas que je rejette ton invitation. Très franchement, ça me plairait énormément. Mais, je crois que le moment est mal choisi.

– Mal choisi ? répétait Jean-Yves.

– Oui. En fait, je … C’est compliqué se contenta de répondre Mima après un soupir.

– Qu’y a-t-il Mima ? Dis-moi tout.

– Je suis à l’aéroport en ce moment. Lâchait-elle froidement.

– L’aéroport ? répétait à nouveau Jean-Yves.

– Oui.

      Jean-Yves ne comprenait aucunement la situation qui se présentait. Un vendredi après-midi, la routine aurait voulu qu’il se retrouve sur cette table de cour, entouré de ses amis et Mima également, à l’autre bout de la ville. Mais non. Au lieu de ça, elle était à l’aéroport. L’aéroport, pourquoi ?

      Il raccrochait subitement même sachant que Mima se trouvait encore sur la ligne. « Comment ça, à l’aéroport s’emportait-il déjà ? » Il empochait son téléphone tout en tapotant l’arrière de son pantalon à la recherche de son portefeuille et une fois convaincu, il tournait les talons vers la sortie de l’établissement, négligeant d’avertir ses amis qui prendront longtemps pour se rendre compte de son absence.

      A peine la barrière franchie qu’il arrêtait un taxi-moto avec qui il prit un certain temps avant de s’accorder sur le tarif.

–  De san goud ou dim wi !

–  Wi ti jèn. Jan w tande l la. San retire, san mete. Pa gen gaz. Lavi a chè. Lè fini tou, jis èpòt. Ti jèn parèy mwen ou ye, m panse w ka konprann mwen.

      Son potentiel prochain chauffeur tenait ainsi ces mots et semblait les agencer avec le ton et les mimiques qu’il fallait pour obtenir l’effet escompté.

Ann ale non. disait Jean-Yves qui chevauchait la moto au bout du négoce.

      Relier son école située au centre-ville à l’aéroport ne nécessita qu’une vingtaine de minutes de course effrénée sur l’asphalte des routes trouées de la capitale, entre les bus de transport en commun aux couleurs soleil et tap-tap aux teints arc-en-ciel remplis à ras bord, à côté d’autres motos qui filaient dangereusement dans le vent ; ainsi se dépliait la vie sous la chaleur accablante de ce vendredi du mois de juin.

     Lorsqu’il arriva, il fit sa paie au chauffeur qui le remerciait autant que lui le faisait. Il passait une première allée puis une seconde avant d’atteindre l’entrée où se bousculait un amas de gens malgré la présence de quelques trois agents. Ils étaient tous comme surexcités de quitter ce pays. Jean-Yves de son côté comprenait très vite que, s’il voulait vraiment se rendre dedans, il fallait qu’il mette de côté son éducation dans les livres de civisme et qu’il prenne part à ce brouhaha alléchant, même s’il devait risquer de perdre des effets personnels. Il s’engouffra donc, gardant ses paumes plaquées contre ses poches, lui ; pressé de tous les côtés par la foule, avançant selon le rythme lent qui l’amenait à l’intérieur. Rentré, il suivait encore les gens qui allèrent se disperser dans le grand hall, ce vaste espace bondé d’une population dont chacun était trop occupé pour se rendre compte de la présence de l’autre.

      Elle ? Elle était là. Il la voyait assise, deux malles à ses pieds, une mallette sur sa droite, un coude reposant dessus, le regard perdu dans un lointain devant elle. Un foulard noué sous ses cheveux, un corsage blanc pour une longue jupe bleue, une paire de sandales à ses pieds croisés, c’était bien la toute première fois qu’il la voyait sans qu’il n’y ait pas d’écran entre eux. Et qu’elle était belle !

      Malgré la froideur qui le couvrait, il marchait vers elle, tel un enfant qui s’apprêtait à avouer une faute à sa maman, tout en espérant sa clémence. Gentiment, il vint s’asseoir sur sa droite, la mallette entre eux, la tête levée devant lui, sans un regard à la jeune femme qui elle, s’étonnait à son tour de le rencontrer enfin. Les cheveux faits, une chemise verte dûment repassée et rentrée dans un jeans bleu bien étiré, des chaussures propres ; elle le trouvait élégant, séduisant et surtout, raffiné.

-Je pars pour l’Argentine. Confiait-elle contre le silence du jeune homme. 

– Tu y vas pour faire quoi ? s’était enquis Jean-Yves qui tournait finalement son regard sur elle.

– Je ne sais pas. Pour y travailler peut-être. De quoi gagner un peu d’argent et être enfin utile à mes petits frères et sœurs. L’homme chez qui on habite en a parlé à ma mère. Il a dit qu’il pouvait m’assurer ce voyage.

– Et tu as accepté ?

– Je n’ai pas eu le choix, Jean-Yves. J’espère seulement que ce ne sera pas au prix d’un autre enfant. 

– Et tes études, Mima ?

– Mes études ? Qu’est-ce que je ferai d’un diplôme dans un pays où rien ne va ? Dis-moi ! Jean-Yves, ne comprends-tu pas que notre avenir est incertain ici ? Toutes les deux semaines, c’est une nouvelle grève nationale de quinze jours qui est annoncée. Des crises, il y en a toujours eu et cela persistera. Leurs conséquences sont néfastes pour nous étudiants. Les cursus ne sont pas complétés comme prévu. Des entreprises sont mises à pied. Ces soit disant entreprises qui nous accueilleraient à la fin de notre parcours. Rien n’est stable. Que veux-tu ?

– Et si tout cela ne revenait qu’à nous ?

– Nous ?

– Oui. Toi. Moi. Tes camarades. Les miens. Tes proches. Mes amis. Dix mille ont déjà pensé comme toi et ils sont partis. Imagine dix mille après toi. Vingt mille. Qu’en restera-t-il ? On laissera la place à qui ?

–  A toi, sûrement. A toi et tous ceux-là qui n’auront pas d’autres choix que de marcher sur ces cendres qu’ils ont eux-mêmes semé.

      Arrivait un monsieur à la chemise deux pièces, débrayée, un pantalon jeans noir blanchi, une barbe grisonnante, tenant un livret entre ses mains. Il se tenait à côté de la jeune fille, disant :  » Mima, ça va pour le ticket. Il faut qu’on y aille maintenant. « . Il récupérait les deux malles, gardant ce regard piqué d’hostilité sur le jeune homme qui ne mit pas longtemps à comprendre qui était cet homme. Il empoignait les deux manches et quittait déjà le couple de jeunes sans un regard derrière lui.

-Pourquoi tu ne m’en as pas parlé questionnait Jean-Yves ?

– Il y a plein de choses que tu ignoreras sur moi, mon Jean-Yves. disait-elle en regard au jeune homme.

      L’homme aux deux grosses malles s’en allait et Mima restait encore près de Jean-Yves. Lui voyait son premier chagrin d’amour débarquer au seul départ de cette fille devant lui et elle ne savait encore s’avouer qu’est-ce qui l’animait en ce moment-là. Qu’est-ce qu’elle faisait encore là ? Pourquoi ne partait-elle pas suivre son père ?

-Mima, ne t’en va pas disait Jean-Yves d’une voix supplicatoire. 

      Elle le regardait s’effondrer sur son siège comme livré à une ultime seconde de vie et elle, en proie aux émotions que lui transportait la voix du jeune garçon.

-Lakay se lakay, Mima. Plaçait-il en se relevant.

      Les deux se faisaient face, leur regard s’alignant avant le temps d’une vague de tressaillement. Mima s’était rapprochée de lui et l’embrassa tendrement. Ce petit instant de corps à corps témoignait de beaucoup. Toute l’expression d’une humanité qui s’était tue jusqu’à lors s’affirmait. Jean-Yves aima la sentir près de lui. Jamais, il n’avait connu une telle sensation de bien-être…

      «  Mima » huait une voix.

      A cet appel brusque, la jeune fille se défaisait malgré elle de l’étreinte du jeune homme qui l’avait saisi et se dépêchait de prendre avec elle sa mallette. Elle tournait le dos à Jean-Yves qu’elle laissait sans vie et sans mot, s’en allait, sa mallette roulant après elle et son corps qui disparaissait petit à petit en cette silhouette de femme que Jean-Yves ne reverrait plus.

 

Georges Ludwing Ashley

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3 commentaires
  1. Peter dit

    m vraiment renmen fasonw dekri realite peyi anh,histoire lan vraiment enteresan.
    Felisitasyon

  2. Mervil john Gerald Stanley dit

    Très beau texte

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