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Nuit Torride

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Elle ne s’était jamais plainte. Non, pas une fois. Leur brutalité, leur irrespect, leur mépris…elle s’en était toujours accommodée. Ses sentiments avaient toujours été inconsidérés sous leurs assauts répétés. Elle supportait tous les soirs leurs mains baladeuses et empressées tantôt sous sa robe, sur sa poitrine. Avait-elle un mot à dire? Ils payaient pour cela et même plus. Ils s’arrogeaient le droit de trifouiller sa partie intime et en prenaient grandement plaisir. Ne pouvaient se compter les ébats d’un quart d’heure dans la rue pénombreuse. Avachie contre un mur, les yeux fermés, elle plongeait et émergeait sans cesse du gouffre dans lequel la plongeait son client. Les plus aisés lui offraient le siège arrière de leur voiture ou le lit d’un hôtel. S’ils l’épargnaient de l’inconfort, il n’en restait pas qu’ils en profitaient pour appliquer les lois du Kâma-Sûtra. Elle en ressortait toujours impassible, son corps seul témoignant des bassesses. Plus de cinq ans dans ce métier avait fini par avoir raison de ses ressentis. Elle le considérait désormais que comme son gagne-pain. Car l’argent, elle en avait besoin; pas seulement pour assurer son pain quotidien mais pour parfaire son éducation. Aspirer à être avocate, c’en était une chose, le devenir c’en était une autre. Inutile de dire que la personne respectable et respectée qu’elle projetait le jour, une fois la nuit tombée n’y était plus.
Sa vie n’était jusqu’ici qu’une succession de peurs, de déceptions, d’échecs et de mieux à espérer. Enfant, elle n’avait jamais connu ce sentiment de sécurité retrouvé chez ces bambins insouciants. Dès son plus jeune âge, elle reconnaissait ne pouvoir compter que sur elle-même. Un père décédé subitement, une mère quasiment paralysée (morte aujourd’hui), une maison hypothéquée, des frais de scolarité à acquitter…il ne restait rien d’autre à la fille unique qu’elle était que de se débrouiller afin de survivre. Elle commença par de menus emplois dans les foyers et finit prostituée, comprenant que son salaire mensuel ne saurait rivaliser avec son gain d’une semaine.
La vie aurait pu suivre son cours, mais comme d’habitude elle se mêlait toujours de ce qui ne la concernait en rien. Il avait fallu que ce jeune intrigant, défiant l’autorité paternelle, vienne s’ajouter à la liste de ses partenaires. Il s’appelait Arch et venait d’entamer ses études en médecine. Ayant pendant longtemps été poussé par ses amis qui contaient les prouesses de ces femmes leur enseignant les règles de ce jeu osé, un soir il tenta le coup. Le paternel étant endormi sur sa Bible sans finir de préparer le prêche du lendemain, il gagna les rues mal famées de la ville. Il se tenait à l’écart, les mains dans ses poches, triturant le sachet contenant le préservatif tout en se demandant s’il avait bien fait de venir.

-Hé mon pote, ça va? Fit la voix de son compagnon.
Il hocha la tête, bien que peu sûr de l’acte qu’il allait accomplir. En grand habitué, son ami ne tarda pas à repérer l’emplacement de sa monitrice.
– Je ne t’espérais plus mon beau, minauda la jeune femme dont il était difficile d’attribuer ce qu’elle portait à un vêtement tant il manquait de tissu. Viens, dit-elle en l’attirant vers un coin sombre.
-Attends, j’ai quelqu’un avec moi. Il lui faut se dégainer un peu.
-Arielle, il y a quelqu’un pour toi, dit-elle avant de partir.
Somnolant contre un poteau, à l’entente de son nom, elle releva la tête. Leurs regards s’accrochèrent pendant un moment… il était indécis, elle le sentait, ses yeux et sa posture crispée le démontraient.
-On le fait où? Lui demanda-t-elle.
-Où tu veux.
Comme une automate, elle l’entraina derrière un pilier. Pour la première fois, au lieu de subir le pèlerinage de mains avides, elle fut confrontée à l’inaction. Il se tenait là sans bouger, respirant à peine. Elle ne saurait dire s’il la regardait mais elle était embarrassée. Devait-elle prendre les devants? Elle prit son bras et le déposa à la naissance de son cou… il ne bougeait toujours pas. Elle le fit descendre plus bas, frôlant sa poitrine… toujours pas de réaction. Elle colla son corps au sien, lui mordilla l’oreille… rien n’aurait permis de penser qu’il était conscient si ce n’était sa respiration irrégulière. Elle entreprit de le faire réagir et s’hasarda à aller plus loin de telle sorte que la demi-heure allouée n’eut pas été vaine. Il était tendre, prévenant et attentionné. Elle ne sut si elle devait imputer ce moment à un manque d’expérience ou à sa nature. Elle le laissa partir avec un certain regret.
Il reviendra, pensa-t-elle. Il doit revenir. Ayant goûté à l’ivresse des caresses, elle rechignait désormais à supporter les allers-retours précipités de ses habitués. Elle l’attendit les jours suivants mais il ne vint pas. Deux semaines, deux mois passèrent sans qu’elle n’eut de ses nouvelles. Puis une nuit, n’attendant qu’un dernier client pour rentrer, elle l’aperçut. Il était un peu plus sûr de lui, comprit-elle dès son approche. Un large sourire sur les lèvres, il offrit de lui payer un hôtel cette fois. Leur rapport cette nuit-là confirma ses craintes, elle avait envie de lui. Son argent, elle pouvait s’en passer mais pas de cette douceur qu’elle percevait à chaque fois qu’il la touchait. Son insensibilité fit place à un intérêt qui ne cessa de croître au cours des soirées suivantes. Elle prit l’habitude de le voir et de s’habituer à sa façon de lui faire l’amour. De trente minutes, ils passèrent à une heure et bientôt deux ou trois.
Elle voulut davantage. Une femme a mieux de gratifiant à donner qu’un simple canal d’évacuation. Son corps connaissait d’autres langages. Elle aurait voulu lui parler, lui faire part de ses pensées mais elle le savait, elle n’avait pas à s’accrocher à ce genre de lubies. Tant qu’elle honorait ce pour quoi elle était payée et tirait elle-même son plaisir, qu’avait-elle à demander de plus?
Un soir, il lui sembla tendu. Il démontra d’ailleurs plus d’ardeur. Allongés, il allait franchir ce pas qu’elle n’avait jamais osé faire. Il lui conta une dispute qu’il avait eu avec son père le matin même. Ce dernier désapprouvait ces incartades nocturnes. Il n’allait pas renoncer, lui confia-t-il. Ces quelques-heures, il en avait besoin pour décompresser un peu. Il en avait marre du caractère austère, des sermons et des crises quotidiennes de son paternel et n’attendait que le jour où il aurait à lui claquer la porte au nez. Elle l’écouta patiemment, émettant des réflexions tantôt pour l’inciter à poursuivre, tantôt pour l’apaiser. Elle aurait voulu le mettre au courant de sa vocation mais elle avait peur de son jugement. Il valait mieux qu’ils en restèrent là, cela l’épargnerait de cette pathologie dont l’air béat qu’elle affichait désormais était le symptôme premier.
Si sa nuitée commençait à accaparer son existence, il n’en restait pas moins que de ses journées, elle devait se préoccuper. Ainsi à la sortie de ses cours, elle eut la surprise de sa vie. Elle crut l’apercevoir, juste en face de la grande barrière de son centre d’enseignement supérieur. Adossé contre le mur d’un magasin, il pianotait son téléphone d’une main alors que l’autre était fourrée dans sa poche. Elle commençait à le voir partout, fut-ce sa première pensée. Elle dut pourtant se rendre à l’évidence, il ne pouvait s’agir que de lui. Ce profil, elle l’aurait reconnu entre tout. Il ne l’avait pas vue, elle en était certaine. Courir, s’avisa-t-elle mais elle se ravisa, ce serait attirer son attention. Elle comptait poursuivre son chemin, quitte à faire comme si elle ne le connaissait pas. Elle le dépassait, jubila-t-elle lorsqu’elle lui tourna enfin le dos. Elle s’apprêtait à accélérer le pas quand un bras passé derrière sa nuque arrêta pourtant son élan.
-Arielle, attends. Je vais te présenter mon cousin.

C’était la voix de Katie, une étudiante avec qui elle passait souvent ces heures de pause. Si elle ignorait cet aspect débauché de sa très chère compagne, elle lui était cependant bien proche. Se dérober, esquissa-t-elle un geste à cette intention mais elle la tirait déjà.
-Arielle, voici Arch, il est…
La suite de la phrase s’évapora dans un murmure confus lorsqu’il leva les yeux vers elle. Elle pouvait entendre son cœur cogner dans sa poitrine en un bruit sourd. Non, il ne pouvait s’intersecter ces deux plans de sa vie. Le parallélisme se devait d’être maintenu, il en allait de sa santé mentale. Elle ébaucha un sourire qui n’avait rien qui put le rallier à la définition qui en était donnée.
-Arielle, avança-t-elle. Je m’appelle Arielle.

 

 

 

Nolexta Sumaya Castel

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