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Ta vie ou la seconde d’après

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Ta vie ou la seconde d’après

Vous vous êtes sûrement trompés de visage !

Une motocyclette passa à une vitesse éclair. Son vrombissement fendit l’obscurité en deux. Tu aurais aimé te retourner. Impossible. La peur et les idées sont trop lourdes dans ta tête pour te permettre le moindre détour.

La première image est celle de cet oncle qui te ramenait du jardin d’enfants. Vous vous êtes parlé très longtemps, toi et lui, depuis que t’es devenu un homme. La distance finit toujours par avoir raison des hommes, des amitiés, des amoureux.

Tes premiers jours de classe. L’institutrice que tu aimais tellement. Fabienne qu’elle s’appelait. En 5ème année fondamentale, lorsque, accompagné de ta maman, tu avais vu Mademoiselle Fabienne dans un apostolat, tu voulais lui montrer à quel point tu avais grandi. Elle avait peut-être compris ton besoin. Elle avait passé sa main dans ta tête, souriante, avant de se séparer de ta maman et toi.

Puis, toutes ces journées passées dans cette école missionnaire qui t’a vu grandir jusqu’à la Terminale. L’amitié. Bien sûr, l’amitié, sans cesse changeante. Gérard, au tout début. Tu étais en deuxième année fondamentale. Avec Gérard, l’amitié n’était régie par aucune logique. C’est quand nous sommes adultes que nous voulons à tout prix chercher une raison à tout. Qu’est-ce qui vous réunissait Gérard et toi ? Qu’est-ce que vous deviez vous dire à cet âge-là ? Tu es pourtant sûr et tu mettrais ta main au feu que vous étiez deux bons compères. Gérard doit s’en souvenir, lui aussi. Et les autres amis : Richard, Robert, Ghaly, Francesca (Tu n’es pas sexiste, nom de Dieu), Roselyne. Les amis se sont succédé dans ta vie et tu sens que tu gardes un rapport avec eux qui durera toute ta vie ou la seconde d’après.

Oui, vous vous êtes sûrement trompés de visage !

La famille. Cette intimité qui vous relie. Les jours de grande joie. Tu as grandi avec beaucoup de femmes. Ta mère, ta sœur, tes cousines, tes voisines. Tôt, tu as appris à connaître les jeux qui les passionnent comme sauter à la corde, jouer au do, à la pince… Le soir venu, rassemblés sur la galerie, tu battais du tambour pour elles avec ta boquitte retournée entre tes jambes et elles dansaient toute leur ivresse. Ces souvenirs t’habiteront toute ta vie ou la seconde d’après.

Les souvenirs de famille. Les jours fastes en Terminale avec la promotion Excelsior. C’est en Terminale que Roselyne et toi, vous vous êtes rapprochés. Tu n’as jamais eu de ces nouvelles depuis la graduation.

Julie. Tu penses à Julie, l’amour de ta vie. Ça fait six mois maintenant qu’elle vit au Québec. La solitude ne doit pas être supportable là-bas, dans l’hiver. Tu ne lui en voudras pas, si elle trouve un meilleur petit ami que toi. Elle te dit de faire un moyen pour la rejoindre. Tu l’aimes tellement Julie. Mais tu ne sais pas si tu veux partir, toi. L’idée t’effraie. Partir, pour combien de temps ? Tu es connecté à chaque fibre de ce pays. The giving tree, tu penses à ce roman que t’as lu dans le cadre de ton cours d’Anglais à la fac.

Tu penses à ton roman. Au début de l’année, tu en avais parlé à Julie par WhatsApp.

— Je partage ce roman avec toi b, s’il m’arrive quoi que ce soit, publie-le à titre posthume. J’espère que j’aurai le temps de le terminer.

— Tu dis ça comme si tu allais mourir Christian.

Ce roman, tu as rêvé de le voir poster dans une vitrine de bibliothèque toute ta vie ou la seconde d’après. Mais l’histoire circule tellement vite dans ton cœur qu’elle engourdit ta main qui n’arrive pas à la terminer

Tu penses à ce besoin pressant de changer le pays, le monde. Cette hantise de voir le pays meilleur un jour. Cela doit être possible. Cela doit être possible.

Te voilà revenu à l’intrigue que représentera pour toi cette ville, toute ta vie ou la seconde d’après. Tu as envie de lever ta tête pour regarder les deux individus mais tu n’oses pas. Tu n’entends pas trop ce qu’ils te disent. Vraiment, ce bon vieux partenaire de la fac, il avait raison : « La vie est une possibilité ». Il suffit d’une décision, d’un instant pour devenir un lion généreux ou un rat estropié.

La pointe du pistolet est fortement appuyée contre ta tempe. C’est maintenant que tu en prends conscience vraiment. Est-ce que tu as peur ? Tu aimerais les supplier. En même temps, tu penses à Berlin, ce personnage très populaire dans la série télévisée à succès, Money Heist. Au moins, tu dois mourir avec dignité. Mais, on n’est pas dans un film là Bon Dieu de merde !

Ils doivent sûrement se tromper de visage, de cible. Lorsque le détonateur partira, tu dois sûrement te rappeler que Port-au-Prince est un terrain glissé. A vrai dire, tu ne sais quelle idée viendra en premier ou en dernier quand tu seras face contre ciel à regarder la lune, mais tu sais que tu rêveras toujours de déambuler dans cette ville, la nuit, sous un ciel étoilé.

Cherlan-Miche PHILIPPE,

Port-au-Prince, le 06 Mars 2020

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