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Son nom était Jérôme

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C’était une rivière comme les autres de la ville d’où j’habitais quand je n’étais qu’un tout petit garçon. La rivière de mon enfance, c’est ainsi que je l’appelle jusqu’à présent tant les remembrances de cette période de ma vie sont restées gravées dans ma mémoire. C’était dans ce  cours d’eau que j’ai eu les meilleurs souvenirs de mon impuberté. Charles, Rodrigue et Stéphane mes amis de l’époque avaient l’habitude de se baigner dans cette rivière tous les après-midi après l’école et quand ma mère ne venait pas me chercher après la sortie des classes, c’était toujours un plaisir pour moi de les rejoindre dans ce coin d’eau tranquille où se baignaient de temps en temps d’autres enfants du même âge que nous.

Une fois sur place nous prenions toujours le soin d’accrocher nos vêtements sur un arbrisseau près du cours d’eau ou de les étaler sous le gazon avec minutie pour que nos parents ne se doutent de rien lorsque nous rentrerions dans nos maisons respectives. Car nos géniteurs étaient très stricts sur le code vestimentaire  surtout nos uniformes scolaires qu’on devait en prendre soin.  Il n’était donc pas question d’entrer chez nous avec nos vêtements sales ou chiffonnés sinon on n’avait affaire à nos parents qui ne nous ménageaient pas quand il s’agissait de nous donner une bonne correction.

Aussi bizarre que cela pouvait paraitre, c’était amusant de pouvoir converser et aussi de participer à des jeux  avec des enfants que l’on ne connaissait pas et qui ne nous connaissaient pas non plus. Tandis que notre innocence nous rapprochait, nous étions devenus une bande de petits chenapans qui s’éclaboussaient à tour de rôle au grand désespoir de la jeune Mélanie qui venait faire la lessive de ces messieurs célibataires dans cette rivière tous les jours au même endroit que nous avions l’habitude de patauger en quête de quelques petits poissons à apporter à la maison pour faire frire et manger à l’insu de tous de les membres de nos maisonnées respectives

Difficile de dire si Mélanie appréciait vraiment notre présence tout près de son coin paisible où elle affirmait que l’eau était plus claire. Bien qu’elle ne fût pas enthousiaste à l’idée de nous voir  dans son « coin de paradis » pas une fois elle ne nous a chassés ou montrés que nous n’étions pas les bienvenues lorsqu’elle venait faire la lessive dans ‘’son coin de la rivière à elle’’ comme elle avait l’habitude de le répéter. Elle aimait répondre à nos questions sur ces ‘’ patrons’’ avec une certaine grâce, nous expliquant que si derniers vivaient ensemble c’était parce qu’ils étaient frugales et  qu’ils voulaient  ainsi faire de l’économie, que ce n’était surtout par parce qu’ils étaient amants comme tout le quartier le déclarait haut et fort. Evidemment enfants aux idées pervers que nous étions n’avions jamais voulus la croire. Notre version étant la plus croustillante, nous la préférons à celle de Mélanie. Ce n’est quand grandissant et en venant habiter avec mes amis à Port-au-Prince pour habiter tous ensembles dans un seul appartement de deux chambres dans le but de poursuivre nos études que j’ai compris la situation burlesque que se trouvaient ces messieurs.

Nos après-midis étaient ainsi faits plein de jeux et de rires à gorge déployée. Les éternelles  exaspérations de Mélanie lorsque nous pataugions dans son coin de la rivière, seront gravées à  jamais dans ma mémoire. Mais ce que je n’oublierai pas c’est le visage que Jérôme faisait quand il nous voyait nous amuser dans la rivière à chaque fois qu’il passait dans la zone.

Jérôme était un homme d’une trentaine d’année qui habitait le quartier.  Aussi longtemps que je me souviens, j’ai l’ai toujours connu dans la zone où je vivais. C’était un homme toujours souriant prêt à saluer les gens qu’il rencontrait. Considéré comme un aliéné mental, peu de gens s’intéressait vraiment à lui. Il errait çà et là dans le quartier débitant des paroles incompréhensibles à des personnes qui s’en fichaient royalement. Il savait être serviable quand il le voulait bien. Des fois, il aidait ma mère lorsqu’elle revenait du marché jusqu’à la porte de notre maison. Il refusait toutefois de prendre de l’argent que celle-ci lui tendait pour lui remercier de son geste charitable.

C’était un homme qui préférait la solitude. Non pas qu’il n’aimait pas se trouver parmi d’autres personnes mais il aimait resté seul pour se raconter des choses dont lui-même ne se souvenait peut-être jamais. Il aimait beaucoup jouer avec nous. C’était comme s’il se sentait bien en notre compagnie et nous le lui rendons bien. Personnellement, pas une fois je l’ai considéré comme une personne qui avait des problèmes de santé mentale, d’ailleurs enfant que j’étais, la signification du mot «folie » m’était étrangère. Pour nous c’était un adulte comme les autres, mais à la seule différence c’était un adulte avec qui nous pouvions parler sans langue de bois, contrairement à nos parents avec qui nous ne pouvions même pas exténuer en leur présence.

Jérôme aimait nous entendre parler et c’était un grand plaisir pour nous de raconter  nos ‘’ aventures’’ d’enfants en sa présence. Avec lui il n’avait pas de censure, il racontait lui aussi des choses que nous ne comprenions que vaguement. Des fois nous l’écoutions et des fois nous ne faisions pas attention à lui. Il était pour nous un garde du corps  lorsque des plus âgés venaient nous importuner pendant que nous jouions au ballon près de la rivière, bizarrement nous nous sentions en sécurité en sa présence ce qui n’était visiblement pas le cas de plusieurs grandes personnes qui plissaient le nez, à chaque fois qu’il se pointait dans les parages.

Lorsqu’il venait prendre son bain dans la rivière, il enlevait tous ses vêtements au grand dam de Mélanie qui ne manquait pas de lui rappeler que ce n’était pas bien pour un adulte de montrer ses parties intimes aux enfants de notre âge. Sa nudité pourtant ne nous gênait pas puisque nous nous sentions bien mieux lorsque nous étions nus dans l’eau.

Notre innocence nous épargnait des préjugés que beaucoup d’adultes avaient à l’égard de Jérôme. Ce qui nous fascinait pourtant c’était sa façon de rester neutre lorsque nos parents le rappelaient à l’ordre quand il faisait quelque chose que ceux-ci jugeaient de pas très correcte. Des fois il en riait… et cela nous amusait.

Quelques années plus tard j’étais choqué d’apprendre que l’un de ses frères était médecin et qu’il venait d’une famille de classe moyenne que l’on pouvait qualifier de « confortable » dans un pays ou plus de 60% de la population vit avec moins de cent gourdes par jour. Dans ma tête d’adolescent  de l’époque je ne pouvais pas accepter que Jérôme soit de famille aisée, un homme comme lui, livré à lui-même et qui portait les mêmes habits durant des semaines,    ne pouvait venir que d’une famille pauvre. C’était ma conception de la vie à cette époque. Et pourtant Jérôme avait de quoi mener une vie décente loin de toute nécessité de besoins primaires qu’endure plus de la moitié de la population haïtienne au quotidien. C’est ainsi que sans connaitre les membres de sa famille, je me suis mis à les haïr et à les maudire intérieurement. Je ne pouvais pas comprendre comment des gens  puissent être aussi inconscients à l’égard de l’un des leurs.

Considéré comme un déjoué au sein de sa communauté dans une petite ville où la populace connait  tout le monde, où tous les secrets ne restent pas gardés très longtemps, Jérôme était homme que la société avait décidé de mettre à l’écart sans qu’on lui demande son avis. Il vivait parmi nous certes mais c’était comme s’il n’existait pas. Mais pas une fois Jérôme a montré qu’il se sentait exclus. Il nous racontait toujours que plusieurs des villageois étaient fous et qu’ils ne méritaient pas de vivre dans une ville comme la nôtre. Ce n’est que plus tard que j’ai compris le sens de cette phrase.

Jérôme était toujours prêt à nous donner des conseils sur notre façon de vivre entre nous. Il répétait souvent que nous devons apprendre à nous aimer et à nous respecter de sorte que nous puissions vivre en harmonie les uns avec les autres.  Pour lui c’était primordial que nous restions bons amis au lieu de nous bagarrer. Au fil des mois je me suis mis à le respecter, je lui considérais même comme un mentor même si la plupart du temps nous ne le prenions pas au sérieux. Mais Jérôme  était un homme bon qui voulait faire du bien autour de lui ou du moins c’est ce qu’il voulait nous prouver. Nous étions malheureusement trop occupés à nos jeux d’enfants pour faire attention à cet homme qui ne réclamait que notre attention.

J’ai appris un jour par Rodrigue que Jérôme avait sombré dans la folie le jour où les parents de sa petite amie avaient décidé de l’envoyer aux Etats-Unis d’Amériques. Jérôme était tombé amoureux de la belle Evelyne, une jeune femme très belle qui se rendait à une école de couture située à vingt minutes de voiture de notre quartier. A cette époque j’étais trop petit pour comprendre ce qui se passait autour de moi. Le père de la jeune femme était en colère lorsqu’il apprit que la seule fille qu’il avait, après avoir eu quatre garçons, s’était amourachée du neveu du pire ennemi de son père. Il avait demandé à Evelyne de cesser de voir son amant. Elle lui avait promis que ce serait chose faite. L’affaire était classée pendant un bout de temps.

Mais ils avaient continué à se voir, Jérôme qui était fou amoureux (d’après Robert qui était de trois ans mon ainé et connaissait toute l’histoire) ne pouvait pas passer une journée sans voir son âme sœur. Il allait la chercher à la sortie de son école pour la ramener chez elle et faisait très attention de s’arrêter à deux pâtés de maison pour que son père ne puisse pas le voir en sa compagnie. 

Cette belle combine aurait pu durer mais un jour alors qu’ils marchaient la main dans la main le père d’Evelyne était venu à leur rencontre pour venir faire une scène à Jérôme. On lui avait fait part de l’arrangement entre les deux tourtereaux. Jérôme désespéré presqu’en larmes avait demandé au père de l’amour de sa vie les raisons qui le poussaient à agir de la sorte envers lui. Lui, ce jeune homme de famille noble et respectée et qui rentrerait à la faculté de médecine l’année prochaine, ne comprenait les raisons de la haine que le père de sa bien-aimée lui vouait. Fou de rage le géniteur de la jeune femme l’avait giflé en pleine rue et avait trainé sa fille aux yeux de tous les spectateurs amusés qui ne demandait rien de plus qu’un spectacle enrichissant pour égayer leur quotidien monotone. L’affaire avait fait grand bruit dans toute la zone, Jérôme en plus d’être humilié, était devenu la risée de tout le monde. Mais malgré cette épreuve psychologique, il était déterminé à demander la main de sa bien-aimée. L’amour qu’elle lui dédiait, était plus fort que tout. Il ne voudrait laisser aucun obstacle lui empêcher d’accomplir ses rêves. Il disait à tout ce qui voulait bien l’entendre qu’il allait prouver au paternel d’Evelyne qu’il était digne d’être son beau-fils.

Mais il n’eut pas le temps de le faire. Une opportunité avait été offerte à Evelyne. En effet le frère de son père qui vivait chez l’oncle Sam avait affirmé qu’il pouvait permettre  à sa nièce de recevoir la nationalité américaine. A cette époque devenir citoyen américain n’était pas aussi difficile que de nos jours. C’était une occasion à ne pas rater pour le père de la jeune femme qui avait expédié sa fille sans ménagement un jour avec la complicité de son épouse. Jérôme n’eut même pas le temps de lui faire ses adieux.

Dès lors cet homme qui avait un avenir prometteur avait commencé à se mettre en marge de la société. Il n’était plus le même. Le choc de cette séparation brutale avait beaucoup de répercussions dans son cerveau. Pour les membres de sa famille et les gens qui vivaient dans le faubourg c’était un chagrin d’amour qui se dissiperait au fil du temps. Ils s’attendaient à ce que Jérôme reprenne le cours de sa vie comme c’est le cas pour bon nombre de nos compatriotes. Vivre dans la misère et dans la pauvreté avait fini par transformer cette nation en une bande de mort vivant. Il est devenu normal pour tous les haïtiens de se résigner. Il était donc normal que Jérôme se remette sur pied et intègre la faculté de médecine pour se mettre à fond dans ses études.

Jérôme s’était bel et bien rendu à la fac mais n’était resté qu’un semestre. Sa folie était arrivée à un point où il n’avait plus sa place au sein de la fac. Ses parents avaient trop honte pour l’envoyer chez un psychologue. Il n’était pas question que le monde entier sache que leur fils avait des problèmes mentaux. Leur manque d’ouverture d’esprit avait contribué à la détérioration de la santé mentale de Jérôme. Il est devenu le déjoué du quartier. Ce que sa famille ne voulait pas est arrivé. Jérôme, cet homme qui avait besoin de toute l’assistance psychologique était livré à lui-même comme chaque haïtien. Il avait la malchance d’être né dans un pays où la vie et le bien-être d’une personne n’avait pas d’importance. Sa famille ne savait plus que faire de lui, le laissa dans la rue et cessa de se préoccuper de son sort. 

Aujourd’hui encore je me souviens de Jérôme à chaque fois que je me rends dans ma ville natale rendre visite à ma famille, je le revois encore essayer de dire des paroles incompréhensibles à Mélanie, je le revois en train de nous éclabousser dans la rivière, je le vois participer à nos innombrables partie de football. Je le vois aider ma mère lorsque celle-ci avait des sacs trop lourds à porter. Je peux le voir entrain de quémander quelques miettes à la marchande de fritures alors que sa grosse maison de cinq étages de sa famille était située qu’à quelques pas de l’étalage de celle-ci. Je le vois en train de sourire, de croquer la vie à pleine dent alors que tout le monde se moquait de lui dans son dos. C’est à cause de ces souvenirs que je me rends au cimetière pour lui rendre visite, je lui dois bien ça, lui ce déjoué qui a joué un plus grand rôle dans ma vie que mes propres parents et qui a été percuté par une voiture trois ans auparavant.

 Je ne manque pas une occasion d’aller lui parler sur sa tombe. C’est pour lui que je me suis orienté vers la psychiatrie. Je veux faire de tout mon possible pour qu’il n’y ait pas d’autres Jérôme. La tâche ne sera pas facile je le sais, mais grâce à cette phrase d’encouragement qu’il me disait toujours « bat bèt ou ti gason » je n’ai pas peur d’avancer.

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Carlens Laguerre

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