Pergolayiti
Take a fresh look at your lifestyle.

Pour ne pas hurler

1 788

Pour ne pas hurler

La famille de quelqu’un qui écrit est souvent ou presque toujours son laboratoire. J’ai lu quelque chose de pareil dans « Journal d’un écrivain en pyjama » de Dany Laferrière. Trois ans plus tard, je l’expérimente. Peut-être suis-je devenue plus attentive et plus consciente. Peut-être suis-je en train de me chausser pour prendre un quelconque chemin de revirement. Ma famille à moi je l’aime bien, elle est pour moi le modèle classique de ces familles de la classe moyenne-moyenne et chrétienne. Le chef de famille inflexible et l’épouse soumise sournoise.

Ils ne sont pas compatibles mes parents, je ne sais pas si ça a toujours été le cas. Mais je ne sais pas ce qui fait qu’ils vivent encore ensemble. C’est une farce, un leurre. Ah d’accord ! C’est nous, ma petite sœur et moi, qui les retenons. Leur relation me traumatise. Mais je n’ai jamais eu le courage de le leur dire. Pour moi, si cela ne peut pas marcher, s’il n’y a pas de compatibilité il faut juste partir, se libérer même s’il y aurait un peu d’amour. Pendant qu’on y est y a-t-il de l’amour entre eux ? Cela je ne peux vraiment le dire. Je ne sais pas. Je ne veux pas non plus le déterminer selon mes observations.

Récemment j’ai réalisé que parler de ses maux et de ses troubles peut aider à se libérer d’eux, je choisis donc de vomir tout ce qui m’énerve chez mes parents et de me rappeler, de garder aussi tout ce qu’ils ont fait pour que je puisse en arriver là. 

Cher père

Oui ! Tu es le chef, oui tu as le dernier mot sur tout. Oui, tu es la haute cour de justice de la maison. Oui, tu sanctionnes. Oui tu prends tes responsabilités. Oui, tu protèges mais sans le savoir tu limites aussi, tu brides ! Tu es là dans ton monde à réfléchir, à décider de ce que tu juges être meilleur mais tu fais du mal aussi. Je crois que les gens de l’extérieur te perçoivent autrement et il est clair  que tu es moins dur avec eux que nous. En tout cas. C’est ce que je pense.

Chère mère

Oui tu te surpasses. Oui tu travailles tout le temps. Oui tu es laborieuse. Oui tu veux garder à tout prix cette image d’épouse. Ô combien es-tu fière quand tu dis tout de go que tu as maintenant vingt-quatre ans de mariage. Mais à quel prix ? Mariée alors que tu es partie du toit conjugal plus de deux fois. D’ailleurs pourquoi ? Qu’est-ce que tu voulais ? Pourquoi ne pas l’avoir exprimée clairement ? Parfois je te perçois comme une méchante tu sais ? Et tu l’es. Te rappelles tu des fois où à force de réprimandes de mon père tu ne me tapais plus mais tu me tordais les oreilles jusqu’à me blesser. J’avais très mal, je pleurais et j’avais des plaies qui puaient. Mais tu t’en fichais. Dis-moi, est-ce que tu déversais sur moi ton mal-être ? Tes problèmes de femme, de mère et d’épouse ? Et puis j’étais seule. Heureusement je ne sentais pas la solitude. Il m’arrivait de pleurer seule. Toute enfant que j’étais, j’avais appris à me charger de mes maux et à essuyer seule mes larmes.

Et puis te rappelles-tu cette fois où je t’ai demandée de m’inscrire à un cours de danse. Sauvagement, tu m’as dit que les gens qui fréquentent l’église ne font pas ces genres d’activités. Et ce jour-là, j’ai senti une telle tristesse mais j’ai pu la supporter. Et depuis, j’avais senti que l’église me limitait. Je ne vais pas jusqu’à dire que je savais que je la quitterais un jour ou l’autre mais je savais que dès que j’y restais il y aurait certaines choses à propos desquelles je n’aurais aucun choix sinon que les rejeter, les fuir ou les nier sans même les avoir questionnées, connues voire expérimentées. 

Te rappelles-tu aussi cette fois où tu m’as blessée au dos à coup de ceinturon ? Mon avant-bras, mon dos, mes cuisses, mes fesses, mes jambes tous enflés. Parce que tu m’as découverte en intimité avec une amie, la fille de ta commère venue passer quelque temps à la maison. Nous n’avions pas plus de dix ans. J’ai eu honte ce jour-là. Tu m’as seulement fait comprendre qu’être en intimité était quelque chose de mauvais et l’être avec quelqu’un du même sexe était encore pire et à bannir. J’ai eu très mal ! Très très mal. Mon père avait vu les marques le lendemain, je ne sais plus si j’avais eu le courage de lui dire la cause de ma raclée. Et là encore, je n’ai eu droit qu’au silence, aucune explication. Pourtant, c’était l’occasion parfaite, à mon sens, de m’entretenir sur certains points. Le désir, les sensations, les fantasmes. À ce niveau, je vous le pardonne à tous les deux. 

En parlant d’occasion, te souviens-tu papa ? Ce dimanche matin, où je me servais de l’ordinateur de la maison pour faire des recherches pour un devoir et je me suis glissée à une autre fenêtre pour mieux m’informer à propos du « rasage des poils pubiens ». Tu m’as découverte et tu as fait tout un scandale à la maison. Et ma mère, cette éternelle silencieuse, n’a même pas su te calmer. Et pourtant, elle jacassait la mère mais en ton absence. Je n’avais que treize ou quatorze ans. Je pense que m’intéresser à un tel sujet était quelque chose de normale et de légitime. Et c’était votre rôle à vous de me guider. Mais non ! J’avais encore péché. Mais malgré tout quand j’avais eu mes premiers rapports sexuels et que ma relation était abracadabrante, que je me sentais perdue c’est vers toi que je m’étais tournée, papa. Parce que d’abord, tu me disais assez souvent que je pouvais tout te dire. Ensuite, parce que tu étais moins souvent à la maison et tu étais plus susceptible de ne pas me le répéter à chaque faux pas ou maladresse de ma part, à chaque réprimande. Mais Dieu ! Que j’ai eu mal en mon âme ! Tu m’avais fait comprendre que j’étais tombée au plus bas, que j’avais perdu une grande part de ma valeur en tant que jeune fille appelée à devenir une femme. Je faisais l’objet d’un opprobre m’avais-tu dit. Cela, je ne risque jamais de l’oublier. J’avais dix-sept ans.

Jusque-là, il n’y avait que maman qui m’avait sommé qu’il était important de me marier vierge parce que cela m’octroierait le respect de mon époux. Mais maman, est-ce que lui aussi sera vierge, avais-je demandé toute innocente. Mais non, puisque c’est lui qui t’apprendra m’avais tu affirmé. Donc il a le droit de tout faire mais pas moi. Mais pourquoi ? Parce-que c’est comme ça, m’avais-tu répondu froidement. Ainsi, je me fracassai pour la première fois de ma vie à ce grand mur qui séparait les gens suivant leur sexe. Ce mur transversal pour l’un mais indomptable pour l’autre. J’étais subjuguée et même tourmentée à l’idée de reconnaitre et d’accepter qu’un même comportement humain serait perçu différemment sous la base de différence de sexe. Quand l’autre serait libre de le faire, moi je serai jugée et même condamnée. Quand l’autre serait libre de s’exprimer, moi-même il faudrait que j’ose en parler.  À l’époque je ne connaissais pas ces fameux concepts ‘‘patriarcat, machisme, sexisme…’’. D’ailleurs, n’est-ce pas les situations qui précèdent leur nomination, leur conceptualisation ? Ou alors est-ce l’inverse ? De toute façon, cet après-midi où je t’aidais à nettoyer des épinards, j’avais senti bouillir quelque chose en moi, comme si une rage à, l’instar d’un fœtus, prenait vit en moi. Et j’ai juré de ne pas respecter cette promesse tacite que tu m’avais fait faire. 

Plus tard, bien d’autres éléments allaient nourrir cette fureur que je portais. Et la voilà, aujourd’hui, mûre, prête à être mise à bas. Heureusement que je porte aussi en mon âme une grande passion me permettant de faire l’équilibre. C’est elle, d’ailleurs, qui fait mon essence. La rage n’est qu’un état. Et me voilà, aujourd’hui, femme. Comme je te l’avais dit dès mes dix-neuf ans, maman, je vis seule dans un petit reposoir que je me suis créée. Et non, il n’est pas déshonorable pour une jeune dame accomplie, productive et active de vivre seule, comme tu me l’avais fait comprendre. Papa, je n’ai pas perdu ma valeur. Me voilà, humaine, consciente, combattante, force et lumière. Je vous pardonne et de là où vous êtes, je sais que vous êtes fiers de votre intranquille fille. Si ce n’est pas le cas, tant pis !

Micaëlle Charliflor

Envoyez-nous vos textes, faîtes partie de l'aventure Pergolayiti

1 commentaire
  1. Cendy dit

    Tu as su tellement bien expliquer la situation de tant de jeunes enfants que wow je suis toute émue! C’est écrit sans tabous, sans langues de bois et les dires sont criants! Que chaque jeune puisse trouver leur vie grâce à toi! Félicitations BBF!

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.