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L’incroyable

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L’incroyable 

Prostré dans mon fauteuil, dans la pénombre du salon, le regard perdu dans le néant des ténèbres, je rumine sans cesse ce chagrin qui m’obnubile depuis déjà quelques années.

Le jour de mon 24e anniversaire, j’ai rencontré une splendide fille qui, 8 mois plus tard, est devenue ma raison de vivre. Julia et moi partagions tout, aucun secret. J’étais béat d’admiration et elle se sentait en sécurité avec moi. Chacun avait ses propres démons qui le hantaient mais ensemble on était prêt à tout affronter. Ma mère m’a abandonné quand j’avais à peine 2 ans et j’ignorais complètement comment elle était. Mon père, sombré dans l’alcool depuis ce jour, refusait catégoriquement de parler d’elle. Aucun souvenir, aucune photo, comme si cette partie de ma vie avait cessé d’exister et tout ceci à mon insu. Julia quant à elle n’a pas eu la chance de connaître son père qui, à ce qu’il paraît, serait mort avant même qu’elle vienne au monde. Cela ne nous empêchait guère de nous aimer et nous protéger mutuellement.

Nous étions dans l’antichambre du ciel, entichés l’un de l’autre. Ce fut un amour idyllique. Elle était friande de chocolat et moi de ses lèvres. Elle pouffait de rire à mes moindres blagues ridicules et en ce monde il n’y avait rien de plus merveilleux que son sourire rimant parfaitement avec ses yeux de biche.

Un soir, nous nous promenions et Julia m’arrêta pour m’annoncer qu’elle portait mon bébé. Je fus ébahi, car je caressais silencieusement l’envie de devenir papa depuis longtemps. Je savais que mon père serait fou de joie à l’idée de devenir grand-père. Comme prévu, nos parents étaient submergés de joie tant par le bébé, mais aussi parce que j’avais demandé Julia en mariage. Pour la première fois nos parents allaient se rencontrer autour d’un dîner qui se tiendrait chez ma fiancée. J’étais un peu anxieux, car j’allais enfin rencontrer la mère de Julia après maintes propositions déclinées. Mon père me rassurait que tout allait bien se passer, profitant aussi pour me rappeler combien il était fier de moi.

Une fois sur place, on sonna à la porte, et Julia vint nous accueillir. Émerveillé par sa beauté, mon père souriait et débordait d’éclairs de galanterie. Une fois à l’intérieur, sa mère se précipita vers nous mais prit un peu de recul dès que son regard croisa le nôtre. C’était évident, elle ne m’aimait pas, peut-être qu’elle s’attendait à mieux pour sa fille. Embarrassée, Julia nous invita à nous mettre à table. Le dîner était très silencieux, ce qui m’a mis en émoi. Mon père, si confiant au départ, était peu loquace en ce moment si important à mes yeux. J’épiais sur son visage un air dépité. Quant à ma belle-mère, elle me jeta de temps à autre un regard furtif. Le temps passait et la gêne continuait de se faire sentir si bien qu’on a décidé de jouer carte sur table. « Mais qu’est-ce qui se passe ici ? », demanda Julia avant d’ajouter : »Si vous avez quelque chose à dire, alors c’est le moment ». C’est à cet instant précis que tout mon être fut empli d’un insoutenable désarroi, le temps sembla s’être figé et la terre cessa de tourner. J’ai appris ce soir-là que Julia était ma sœur. Quand j’avais 2 ans, notre mère a laissé la maison car, quand elle est tombée enceinte de Julia, mon père n’a pas voulu garder cet enfant supplémentaire, faute de moyens, et ma mère a préféré partir avec son enfant. Par la suite, elle cherchait vainement à reprendre contact avec nous mais la rancune de mon père l’en avait empêché. A bien y penser je me souvenais des lettres mystérieuses que recevait mon père et qui finissaient toutes au feu, m’empêchant ainsi de connaître ma mère, et Julia son père.

Cette nouvelle ahurissante nous a complètement dégrisés, Julia et moi. Elle avait le visage livide et l’air éberlué. Moi, j’étais complètement pétrifié, révulsé par cette situation insolite. J’en voulais tellement à mon père, lui envers qui j’ai toujours tenu un discours dithyrambique, mais inutile de rouspéter, le mal est déjà fait. Que pouvions-nous contre les vicissitudes de la vie. En un soir, ma vie fut balayée d’un revers de main, la femme de ma vie était en réalité ma sœur, et mon futur enfant serait également mon neveu. D’une mimique désespérée, je portais sur mon dos tout le poids du firmament. Ce fut une soirée macabre qui a acculé ma fiancée, que dis-je, ma sœur au suicide 3 jours plus tard. Quel drame!  Je ne sais plus ce que j’ai perdu, ma fiancée? Ma sœur? Mon fils? Mon neveu?

Je suis devenu une vulgaire épave titubant et errant comme une âme en peine. La vie est pleine d’écueils, mais se pourrait-il qu’au plus profond de moi il y ait un moyen de faire disparaître cet infâme désir que je ressens encore à l’égard de ma sœur? Je cogitais toutes les nuits, et c’est avec beaucoup d’aigreur que je ressassais ce souvenir pénible et douloureux, qui comme mon père, m’a fait sombrer dans l’alcool et la mélancolie, me poussant ainsi à mener une vie morne et pleine de déboires.

Prostré dans mon fauteuil, le regard perdu dans le néant des ténèbres, je repense encore à cette cicatrice indélébile qui a entaché mon honneur et ôté tout sens à mon humble existence.

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                     Wilkens Rodney

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