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Libation Nocturne

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Libation nocturne 

Nous étions assis au fond du bar et nous sirotions nos énièmes verres quand soudain, j’aperçus une silhouette dans l’un des recoins qui d’habitude est toujours vide. Il était 23 heures.  La lumière était d’une faible intensité et la salle presque vide. Ce coin du bar, qui se peuplait tout d’un coup d’un seul corps dupliquant sous l’effet de chaque rayon de lumière et la quasi opacité de l’espace, ne me laissait pas indifférent. Mais, je n’ai rien fait remarquer à Luc. 

Nous commandions nos derniers verres et poursuivions notre discussion. Nous racontions nos aventures diurnes, nos regrets, nos tentatives de conquête du monde féminin quelques peu glorieuses. Nous discutions surtout de littérature; on est des grappilleurs de vers… 

Le Rempart bar était notre lieu de rendez-vous depuis tantôt un mois. Je m’y rendais tous les soirs espérant trouver des images pour enfin accoucher ce recueil de poèmes qui me tient tant à cœur. 

Luc et moi, nous habitions à une longueur l’un de l’autre.  Ce qui fait qu’à la sortie du bar nous prîmes le plaisir de parcourir les rues de la ville, jetant des pierres à des chiens qui aboyaient jusqu’à péter le tympan.  Préférant toutefois, lorsqu’ils s’accouplent. 

Le soir la ville est saoule.  Quel artiste n’avait pas encore peint les libations nocturnes de cette ville? On longeait la rue Sainte-Anne d’un pas nonchalant, on proférait des injures à maître-minuit, on envoyait au diable les maris recalés par leurs pucelles de femme à cette heure-ci. 

Arrivés à l’angle de l’avenue de la liberté, sur le trottoir, j’aperçus de nouveau cette même silhouette qui se déhanchait lascivement. Elle montait, elle descendait; elle faisait tournoyer ses hanches comme dans un entonnoir.  

Perdu dans ses mouvements, je me suis cogné la tête contre un pylône. Luc me ridiculisa, croyant que c’était l’effet de l’alcool. Je ne lui ai soufflé mot sur cette silhouette. On continuait à suivre nos pas vagabonds.

  • Sais-tu que la poésie est une pute de salon? 
  • Je ne comprends pas Luc.
  • Ce que je veux dire c’est que la poésie c’est une aristocrate.  Elle ressemble aux prostitués de nos rues, mais elle ne danse pas. 
  • Je ne comprends rien
  • Moi non plus… Rentrons. 

Sur la route on chantait et riait. Arrivés à un carrefour, on se sépara. Luc évitait toujours la porte principale pour rentrer chez lui, de peur de ne pas déranger sa colocataire. Il préférait s’introduire chez lui par la fenêtre de derrière.

Moi, poursuivant ma route, je captais quelques vers pour mon poème : 

“silhouette envoûtante

 Ô! Je t’invoque dans ma chair

Danse en moi

Comme sur les trottoirs 

…”

Je m’étais arrêté sous un réverbère, à quelques mètres de chez moi, pour transcrire ces quelques vers dans mon calepin. Et tout à coup je sentis dans mon dos un mouvement brusque. Je fis le volte-face pour me trouver les yeux dans les yeux avec cette silhouette qui ne l’était plus, mais une chaire envoûtante aux yeux de clair de lune.  Ses lèvres pulpeuses qui fleurent la menthe, se remuaient et s’insinuaient à mon oreille…

  • Ne connais-tu pas l’ivresse de la nuit, poète? 
  • J’avoue que mon ami et moi, nous avions bu quelques verres.  Mais je suis à moitié ivre, à moitié sobre… 

Elle se mit à rire. Elle tanguait sur ses pointures pour finalement s’asseoir à même le sol à mes côtés. 

  • Qu’est-ce qui te fait croire que je parlais d’alcool?  On peut s’enivrer de tout puisque le plaisir est cette parcelle qui n’a pas de frontière entre les éléments. Du plaisir, c’est de ça que je veux te parler. 
  • Euh, Je suis poète, et… 
  • Arrête de bégayer, la poésie est l’affaire de tout le monde.  Moi, je fais de la poésie avec mon corps, ne vois-tu pas ça? 

J’étais un peu étourdi, je ne savais pas quoi dire.  Les mots, dans mes poches que j’engrenais, devinrent tout à coup des pierres. Une fois de plus, je fus perplexe devant une telle situation faisant de la poésie une affaire de corps. 

Et si la poésie est tout ce qui nous entoure?  Me demandai-je.  Et si…? 

– « Je suis un poème. Mais un poème inachevé… » disait-elle. 

J’examinai le temps d’un cillement ses contours, et surtout ses yeux qui m’emportaient. Elle aussi, me regardait comme si elle voulait m’accaparer, m’engloutir. J’avais voulu lui dire de m’embrasser, de m’enlacer, mais ma langue était comme liée. 

  • Chaque poème est une parole incertaine qui a besoin d’une langue pour lui donner lieu, savais-tu? Poursuivait-elle 
  •  Non, je l’ignorais
  • Prends-moi avec ta langue.  Fais-moi jouir.  Enivre-toi de moi… 

 “Silhouette envoûtante

 Ô! Je t’invoque dans ma chair

Danse en moi

Comme sur les trottoirs

Douceur nocturne

Emmène-moi à ton

Dortoir

Saoule moi

De tes rêves

Putrides

…”

  • Putride?  Mais pourquoi cette caresse tordue? 
  • Pour moi un poème a toujours cette petite proportion en putréfaction. Tu n’es pas seulement cette joie de vivre chimérique, mais tu es aussi cette partie que nul ne pourra respirer sans avoir connu l’ivresse. 

Elle m’embrassait.  Ses lèvres limpides zigzaguaient sur mon cou. Ses yeux clignotaient sous des paupières multicolores et je sentais monter mon taux d’alcoolémie… Je divaguais sous l’effet de la caresse de ses mots sur mon corps. Je songeais aux étoiles, à la lune, au soleil lorsqu’elle m’engloutissait en son petit corps. Je dansais. Je dansais dans le noir.  Non, je ne dansais plus.  Je titubais… 

***

Il était 5 heures du matin, J’entendis au loin des sons venant des marchands de pains « men machann pen an », et j’avais eu du mal à ouvrir les yeux. Je sentis la caresse d’une langue sur mon visage et je souriais, croyant que c’était le même fantasme, mais c’était bien un chiot, léchant sa pisse sur ma bouche sous le regard curieux de certains passants. 

«Kaka kleren ak sanzave se sa ki pa manke isi !t» disaient-ils. 

«Se pa Alcine gran dizè? » «Se yon powèt wi, souple» « ala de traka!»

J’entendais des voix éparses.  Certaines plus suaves, plus graves, plus rocailleuses que d’autres. J’entendis dans toute cette cacophonie la voix de ma mère « Foutre la poésie de misère » « déjoué du diable » « Move vant » …

Et faiblement me parvenait une voix : 

  • Alcine, Alcine, je croyais que tu étais rentré après qu’on s’est séparé… 
  • Humm
  • Que s’est-il passé après notre séparation, Alcine? 
  • Mon poème, il est où, Luc? 

Je saisissais mon calepin où j’avais griffonné les quelques vers de la nuit et j’ajoutai :

“De l’avenue de la liberté 

à la rue de la comédie, 

 Je sentis le poids de 

L’alternance

Entre l’ivresse de la nuit

De ton corps

Et l’aube qui annonce 

Le soleil de la raison

Qui tue à petit feu

Tout poème 

Naissant

     Du corps… « 

Flanm Nanm 

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2 commentaires
  1. Cherlan-Miche PHILIPPE dit

    ART💥 Joli texte!

  2. Yoush dit

    C’est trop beau

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