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Le rêve de Michel

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Michel se décida enfin à se réveiller, alors que les premiers reflets du soleil dansaient déjà sur son visage. Il prit le gobelet d’eau posé tout près de son lit et en but plusieurs gorgées. Il avait la gorge sèche. C’était compréhensible, après ces longues heures de sommeil. Il jeta un coup d’œil à sa montre et constata qu’il était déjà l’heure de se mettre en route sur son gagne-pain pour subvenir à ses besoins. Et pour cela, il s’estimait chanceux de disposer de ce bien précieux à Marcadieu*, la ville où il réside avec sa tante depuis bientôt cinq ans. Tout le monde n’avait pas cette chance, dans une ville où la misère battait son plein et où manger trois fois par jour se révélait un véritable luxe.Michel aurait, certes, bien aimé détenir son diplôme pour se lancer sur le marché du travail mais la Faculté des Sciences Économiques de Marcadieu avait fermé ses portes. Suite à une série de manifestations organisées par des étudiants exigeant des cours adéquats et de qualité, une nouvelle bibliothèque et un laboratoire digne d’une université répondant aux normes internationales, les dirigeants du campus avaient décidé de fermer l’établissement. Au lieu de répondre aux desiderata des étudiants, ils ont préféré la fermeture prétextant que ces derniers devenaient trop violents et qu’ils n’arrivaient plus à les gérer.C’est ainsi que Michel dut arrêter les cours involontairement. Il ne pouvait pas continuer ses études dans une université privée, faute de moyens économiques. Il avait donc décidé de suivre des cours de plomberie dans une école professionnelle aux coûts accessibles pour lui. Une fois son diplôme en main, il s’était rendu sur le marché du travail dans l’espoir de trouver un gagne-pain pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa tante.Ils sont deux à vivre dans cette petite maison de deux pièces, comptant une galerie où ils entassent de vieux effets comme des appareils électroniques désuets, des outils et autres ustensiles trop vieux dont on ne veut pas encore se débarrasser. Aussi longtemps que Michel se souvient, sa tante a toujours habité cette petite maison.Le jeune homme partage, depuis bientôt six ans, cette maison avec cette femme qu’il considère comme sa deuxième mère et sur laquelle il veille jalousement. Une maison au sein de laquelle il a eu ses premiers ébats sexuels avec Madeline, la fille de la marchande de canne à sucre au bas de la rue. Une maison où il a connu ses rêves les plus fous. Ces rêves sans espoir, des espoirs sans lendemain. Des rêves de poussière comme la poussière immonde qui embrase son pays de jour en jour. Une maison qui, malgré son étroitesse, leur sert d’abri, à lui et à sa tante, contre les orages, les mauvais temps et aussi contre le soleil, le soleil d’Haïti, ce soleil diabolique qui brûle tout sur son passage femme et enfants, animaux et humains.La moto ! Il l’a eue de son père qui vit avec sa mère au pays de l’oncle Sam. Michel ayant déjà dépassé la barre des dix-huit années, il est difficile pour son père de le faire émigrer aux États-Unis d’Amérique d’autant plus qu’il n’est pas un citoyen américain. Celui-ci avait donc économisé pendant quatre ans pour pouvoir acheter une motocyclette à son fils qui a eu beaucoup de mal pour la récupérer à la douane haïtienne gangrénée par l’altération. Dans un pays où la corruption bat son plein, Michel ne voulait pas devenir l’un de ces corrupteurs, il ne voulait pas se mêler à eux. Ces vermines qui n’hésitaient pas à vendre leurs âmes pour la plus banale des choses. Ces rapaces qui détruisent un système sans se soucier de l’avenir, sans se soucier de ces enfants qui n’auront pas à manger voire une éducation correcte, sans se soucier de l’avenir du pays déjà étranglé par des politiciens assoiffés de pouvoirs, de sang et de larmes. Il n’était pas question pour lui de devenir tout ce qu’il répugnait, tout ce qu’il avait en horreur. Il avait dû se battre pour pouvoir récupérer son bien, ce bien qui lui appartenait et que des personnes malhonnêtes sans vergogne tentaient de lui prendre au moyen d’une grande offre.Ce jeune homme fougueux et déterminé, ce jeune homme très intelligent aurait pu devenir un brillant homme d’affaires. Pourtant une fois sa moto en sa possession, Michel s’était fait chauffeur de moto ; un métier tellement côté dans son pays. Un pays où des millions de jeunes se lèvent tous les jours sans aucune espérance. Un pays ou le désespoir était la seule issue.Chaque matin de très tôt jusque tard le soir, il arpente les différentes rues de la ville salle et nauséabonde en quête d’un meilleur avenir sous un soleil infernal. Malgré la vie dure et périlleuse qu’il mène, il reste déterminé dans sa poursuite d’un lendemain meilleur. Meilleur que celui de ses parents qui travaillent dans un pays qui n’est pas le leur, qui ne les reconnait même pas. Un lendemain meilleur que celui de sa tante qui n’a jamais connu le bonheur. Meilleur que celui de la plupart de ses compatriotes qui espèrent chaque jour trouver un morceau de pain pour subvenir aux besoins de leurs familles respectives.Pour un jeune homme comme Michel, vivre en Haïti est un combat sans fin. Il faut vivre tout en survivant. Il faut espérer alors que rien ne va. Michel doit faire confiance à son instinct, il y croit dur comme fer. C’est son instinct qui le gardera en vie dans une jungle où soit on dévore, soit on se fait dévorer.Il y a des jours où la recette est bonne. Des jours où il peut s’acheter un peu de viande moisie pour agrémenter le repas qu’il partage avec sa chère tante. Mais Michel ne doit pas oublier son objectif : il sait qu’il doit économiser de l’argent pour pouvoir pour se rendre dans un pays d’Amérique du Sud, alors il économise autant qu’il peut. Une journée ne se retire pas du système solaire sans qu’il n’ait pas mis de côté de l’argent nécessaire pour préparer ce voyage.Dans un pays qui ne donne rien mais demande tout, il faut réapprendre à vivre constamment au jour le jour, au fur et à mesure. Michel n’a pas honte lorsque ses anciens amis de la fac le voient sur sa moto dans la chaleur la plus suffocante. Certains le regardent avec consternation, d’autres avec pitié. Lui, il est fier. Jusqu’à présent, il ne s’est pas mis à genoux devant ceux qui n’hésitent pas à envoyer de pauvres jeunes gens faire la sale besogne à leur place pendant qu’ils baisent entre eux dans de luxueux hôtels de la capitale.Michel les connait, ces jeunes qui pavanent tous armés faisant les fiers, leurs fusils cachés sous leurs ceintures. Michel fait attention à ce que son nom ne soit associé à l’un de ces jeunes hommes qui n’hésitent pas à vendre leur âme au diable pour un morceau de pain qui, sûrement, ne les rassasiera pas. Fort souvent, on le prend pour l’un de ces chauffeurs de moto qui n’hésitent pas à tirer sur des malheureuses personnes à la sortie des banque mais il a la conscience tranquille. Dans un pays comme le sien ou l’habit fait le moine, la conscience tranquille était le seul sentiment qui vous empêche de vous jeter sous les roues d’une voiture.Michel a un rêve. Il sait que l’argent de la motocyclette ne lui permettra pas de le réaliser. En revanche, il sait que, dans la vie, tout vient à point à qui sait attendre. Dieu seul sait, pourtant, le niveau de patience qu’il faut pour attendre dans un pays comme le sien.La monotonie de ses journées ne l’empêche pas pour autant de poursuivre son rêve. Il ne veut pas que son origine détruise son avenir. Chaque soir, à la lueur d’une petite lampe torche, il étudie ses notes pour s’assurer qu’il reste à jour avec n’importe quel système éducatif dans le monde.Dans un pays où il est interdit d’espérer, Michel a un rêve malgré la misère humaine qui le rattrape. Il veut que la nouvelle génération comprenne qu’il est important de s’impliquer dans sa communauté. Ce pourquoi il anime des rencontres avec des jeunes de son quartier, des rencontres pour les sensibiliser sur l’importance d’aimer sa patrie, de la chérir et d’œuvrer à sa prospérité pour le bien de tous malgré les différences. Il ne baisse pas les bras. À chaque jour suffit sa peine. Il est plus que jamais déterminé. Ce matin-là, Michel embrasse sa tante en train de préparer de la farine pour son commerce de fritures. Elle est habituée aux marques d’affection de son fils. Même si elle ne sait pas trop comment les lui rendre, elle lui pose des questions comme : Tu as faim Michel ? Tu as des chaussettes propres ?Avant de partir, il l’aide comme il peut en apportant les ustensiles qu’elle doit vendre dans la journée, car à côté de la friture elle étale des ustensiles tout près de son négoce de nourriture. Quelquefois elle s’agace un peu de la façon dont Michel dispose les casseroles ou les assiettes. Mais elle est fière de son neveu et elle apprécie l’aide qu’il lui apporte. Elle sait qu’il y aura un bon repas chaud l’attendant à son retour dans la petite maison à deux pièces.Ce matin, Michel a une longue route à faire. Hélène lui avait demandé de l’emmener à la capitale, cette ville qui est un immense théâtre où il y a des comédiens tristes. C’est une très longue distance mais il ne peut refuser la belle Hélène à la peau d’ébène. Une jeune femme qui dégage tant de sensualités et de charmes. Michel n’a pas pu lui avouer son amour, pas encore. Il veut être à la hauteur avant de faire sa proposition, il veut être un homme. Un homme qui ne peut pas offrir à sa femme de quoi subvenir à ses besoins n’est pas un homme ou du moins c’est que Michel croit dure comme fer.Pour l’instant, il va savourer les deux heures de route avec Hélène, lui entrain de conduire sa moto et elle, accrochée à lui pour ne pas tomber. Pour Michel, avoir Hélène à ses côtés c’était tout ce qu’il pouvait ; en tout cas pour l’instant. Il est un homme respectueux. Une femme comme Hélène, il faut être en mesure de lui apporter non seulement l’amour mais tout ce qui est de beau dans ce monde. Il faut qu’il soit au moins en mesure de lui apporter de l’espoir. Dans un pays ou l’espoir n’a plus sa place, l’amour peut attendre.

Carlens Laguerre

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