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Devenue son homme

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Un dernier coup d’œil au miroir, chignon ajusté, un soupçon de rouges à lèvres, et je fus prête à recevoir ces dames qui comme tous les vendredis soir faisaient acte de présence dans ma cuisine. En fervente concubine des fourneaux que je suis, le choix de l’endroit où devraient se débattre les derniers cancans de la capitale fut accepté à l’unanimité. Mais il y a de ces vendredis où jouer la maîtresse de maison était accablant. Un furtif regard sur la table ronde de l’office m’encouragea à ouvrir la porte, elles feront sans aucun doute des messes basses sur mon manque de repartie, mais auraient été de mauvaise foi si elles osaient critiquer le décor, parce qu’en sortant l’argenterie, il faut dire que je n’y suis pas allée à moitié pour un simple rendez-vous entre bonnes copines.

  • -Mais Putain Rachelle on sonne depuis cinq bonnes minutes au moins. J’espère que le repas en vaudra largement la peine.      

Cette femme avec un juron souvent présent dans ses phrases était Nancy. De nature explosive, elle était toujours partante pour une bagarre, mais avec le mari qu’elle a, professionnel confirmé de la tromperie, son caractère se justifiait.

Dans une ambiance éloquente le dîner prenait son cours. L’on riait à cœur joie et s’adonnait à des blagues périlleuses. Le cœur en fête, j’oubliai que j’avais un mari injoignable depuis ce matin. La conversation s’animait à un rythme effréné. J’eus beau me dire qu’après une vingtaine de minutes je les mettrais à la porte, mais survenait à chaque fois une histoire ou une blague qui valait la peine d’être écoutée. J’eus le courage tard dans la soirée de les expédier hors de chez moi, car l’heure était à la venue de mon mari. Sa délégation devrait rentrer d’un séminaire ce soir même, j’essayais de le joindre mais impossible. J’ignorais si je devais m’inquiéter, car il n’était pas dans ses habitudes de me laisser sans nouvelles pendant presque vingt-quatre heures. Chaque une ou deux heures de temps il m’informait de sa journée ou m’envoyait une photo mais depuis ce matin, que dalle. Ma messagerie était vide. Aucun signe de lui.

Pour m’occuper l’esprit, je vaquai à mes occupations. Je rangeai soigneusement son couvert dans la grande salle à manger puis entamai la pile de vaisselles jonchant l’îlot de ma cuisine. Cette tâche lui étant souvent attribuée, je lui envoyai une photo des corvées que je me tapais à sa place. Fatigué ou pas, il les aurait faites, ce qui faisait son charme soit dit en passant. D’ailleurs c’est l’unique chose qu’il faisait à la maison. Mis à part cela, sa bonne à tout faire -moi à l’occurrence- se chargeait de tout. Mes tâches effectuées, j’essayai de le joindre pour la énième fois. Mais aucune réponse. À défaut de tomber sur sa messagerie vocale, il n’y avait plus aucune tonalité.

Intérieurement je priais pour qu’il aille bien. Pour que rien de malheureux ne lui arrive, tout comme le mari de ma cousine récemment assassiné. En un laps de temps, j’imaginai ma vie sans lui. Me voir me réveiller le matin sans sa présence à mes côtés, me voir cuisiner sans lui assis sur un tabouret attendant que je lui sers, me coucher dans le lit sans ses mains pour m’ennuyer. Rien que d’y penser j’eus des sueurs froides. J’étais de ces femmes qui faisaient de leur mari un univers autour duquel elles gravitent. Je l’aimais tellement que j’aurais fait l’impensable pour lui.

Posée sur le divan du salon, je sonnai une dernière fois. Aucune réponse. Je commençais réellement à m’inquiéter. Chapelet en mains depuis un bon bout de temps, je récitais mes Je vous salue que je confondais à le Notre père, tellement ma concentration divaguait sur plusieurs scénarios. En bonne femme forte que j’étais, avec une carapace solide pouvant tout encaisser, je me suis mise à pleurer, parce que les films qui se jouaient dans ma tête étaient d’une frayeur à me filer des palpitations. Avec le peu de sang-froid qu’il me restait, je téléphonai à Judith, son mari était le ministre avec lequel le mien travaillait. J’hésitai quand même un peu à appeler car au cas où j’avais mal noté l’information sur leur date d’arrivée, je paraîtrais comme une niaise s’inquiétant sans doute pour un rien. Vu mon besoin d’être rassurée je  gardai le téléphone collé à mon oreille attendant qu’on décroche. Judith était une femme atteinte, selon mon diagnostic, du cancer du pessimiste. Cela ne m’aurait pas étonné qu’elle me balance d’un coup une mauvaise nouvelle sans me ménager.

  • -Oui ?

Enfin elle répondit. D’une charmante manière à poursuivre la conversation remarquais-je.

  • -Bonsoir Judith. Comment te portes-tu ? Désolée si j’appelle à une heure tardive
  • -Qu’est-ce que tu veux ?

Les conversations n’étaient pas également sa tasse de thé. La politesse, je vous jure que c’était son second prénom. Prise de court je savais plus trop comment lui demander vu que ce n’était guère dans nos habitudes de se téléphoner.

  • -Euh…Je me demandais juste si tu avais des nouvelles de ton mari, parce que le mien est injoignable. J’aimerais savoir s’ils sont rentrés en bien.
  • -En quoi ça me concerne ?
  • -C’est ton mari que je sache.
  • -Ces cochonneries ne me regardent pas

L’information jugée ne pas me concerner je fis mine de ne rien entendre.

  • -Par hasard, tu ne saurais pas si l’équipe est bien rentrée ?
  • -Je n’en sais rien, tu n’as qu’à aller le constater.

Pour une raison inconnue, mon cœur rata un battement. La conversation mine de rien semblait être bourrée de sous-entendues. J’essayais de comprendre mais une partie de moi refusait de me fier à la déduction faite par mon cerveau de femme. Je sentais une mauvaise odeur à l’horizon. Je me permis quand même de lui demander s’il fallait que je sache quelque chose et si elle avait une information dont je ne disposais pas.

  • -Tu n’as rien à savoir. Faut juste que tu tiennes ton rôle, de marionnette quoi…

 À moins d’être conne, je sentis qu’il y avait anguille sous roche et pas une petite. Mes mains devenaient moites mais j’essayais tant bien que mal de garder mon calme. J’apercevais une pouffiasse à la ronde et je sentis que j’allais démonter la tronche de David. En ma qualité d’épouse fidèle n’ayant rien à se reprocher, si David fouinait ailleurs j’allais lui faire sa fête. La rage me montait à la tête, parce que si cette conclusion était véridique alors là je m’étais bien fait avoir sans avoir le moindre signe, le moindre indice pouvant me faire douter de sa personne. David, en dehors du boulot ne sortait pas souvent et n’était non plus accro à son téléphone. Ses journées se résumaient à dormir, manger, ses jeux vidéo et la vaisselle sinon il ne foutait que dalle. Je faisais défiler la cassette de ses habitudes, je ne trouvais rien pouvant me porter à le culpabiliser, ce qui me mit davantage en rogne. Ayant marre de tourner autour du pot je posais la question à Judith. J’ignore si mon interrogation était doté d’un caractère humoristique ou si c’était ma voix tremblante qui suscita l’hilarité chez Judith, qui en plus de m’agacer, me donnait le sentiment d’être une pauvre idiote qui n’était pas au courant de ce que le monde entier semblait savoir. La réponse suivante confirma mon appréhension.

  • -Mais que tu joues bien l’innocente. Si tu as tellement envie de voir ta maîtresse va à l’hôtel de Marcus. continua Judith en riant. Ce ne fut qu’à ce moment que je constatai son état d’ébriété. J’entendais la voix de sa bonne lui disant qu’elle était à sa troisième bouteille et qu’avec ses médicaments le mélange ne fera pas un bon ménage.

Elle avait sans doute fini avec la conversation, mais oublia de raccrocher. Je l’entendis dire à la bonne en riant

« Elles sont toutes là à me traiter de cinglée, de pessimistes, maintenant la pétasse saura ce que ça fait. Rira bien qui rira le dernier »

Ne voulant savoir davantage, je fermai le téléphone. Mon cœur entamait un tam-tam défiant la vitesse de l’éclair. Mains jointes, regard dans le vide, j’essayais d’imaginer David dans les bras d’une autre. L’image était floue, tellement ça ne cadrait à sa personnalité. Il n’avait de comportement suspect et ce fut ce qui m’effrayait. Aurais-je été amoureuse au point de ne rien voir ? Non j’en doute. Il m’est déjà arrivé de fouiller son téléphone, à moins qu’il soit tout comme Marcus, un expert en duperie conjugale.

Mes jambes tremblaient telle une feuille que la brise s’acharnait à balloter. Toujours dans les moments les plus difficiles, fallait que mon endurance à la frayeur se manifeste alors je vidais mes glandes lacrymales en cherchant les clés de la voiture. Mes mains sur mode vibration extrême refusaient d’ouvrir la portière. Ce constat me fit prendre conscience de mon état que j’assumais au point de me glisser contre la porte pour laisser libre cours à mes sanglots. Je pus jurer que cette sensation d’être trahie faisait mal. Je sentais mon cœur saigner. Je sentais les épines qui l’entouraient afin de le broyer. Cette chaleur que je ressentais au niveau de mon estomac était inexplicable.

Après une vingtaine de minutes, je retrouvai un semblant de calme. Dans mon dilemme de ne pas intervenir dans une situation que je ne saurais gérer et l’envie de connaître la vérité, j’optais pour la deuxième option. Sur la route, mes pleurs avaient cessé, cependant mon nez faisait des siennes et mon imagination me propulsait dans du grand n’importe quoi. Je rentrai deux fois dans la voiture devant moi mais plus de panique que de dommages. L’enseigne de l’hôtel m’indiqua à quel carrefour tourner, il a fallu de peu pour que je le rate, faut croire que mon subconscient sait quand arrêter ses divagations !

Sans plan. Sans une once d’idées de comment je m’y prendrais, de ce qu’il fallait que je dise ou fasse, j’atteignis le hall d’entrée. Que fallait-il que je dise à la réception ? Inventer un numéro de chambre et dire que j’y suis attendue? Mais si ce numéro était une chambre vide? Faire un scandale alors? Non je ne le prendrais jamais la main dans le sac. Mes interrogations se multipliaient mais s’il y a une chose que j’ai su ce soir c’est que quand le cosmos veut que cela se sache les probabilités les plus improbables surgissent. C’est ainsi que j’ai pu expliquer la présence de Dohrie à la réception parce que d’aussi loin que je m’en souvienne elle travaille dans le domaine de la restauration.

  • -Rachelle ! Bichette comment vas-tu ?

Tout le contraire de Judith, un moulin à paroles. Avec une fausse gaieté je la rejoignis masquant mon désarroi avec des sourires aux allures constipées.

  • -Mais qu’est-ce que tu fais là ?  Ah non laisse-moi deviner, t’es venu pour le monsieur. C’est le premier étage comme d’habitude. Ils viennent d’arriver, enfin il y a une bonne demi-heure de cela. J’espionne un mec célibataire de la délégation me confia-t-elle. Samuel, au moins un mètre quatre-vingt-dix, crâne rasé, barbe sexy en bref tout l’attirail qui m’excite. Tires moi de ton mec quelques infos.

Je tenais là mon ticket d’entrée et pas question de laisser filer le jackpot. J’entamai donc la conversation jusqu’à la dévier sur mon appel téléphonique avec David qui m’avait communiqué le numéro de chambre que j’oubliai d’où ma mine confuse en rentrant.

  • -Chambre 206 me lança Dohrie après avoir pianoté trente secondes sur l’ordinateur. Allez ma beauté va te faire démolir les entrailles.

Dohrie n’aurait pas pu mieux choisir ses mots. Effectivement, ce soir je me suis fait démolir les entrailles. Sans préambule, la vie m’avait baisé et m’engrossa une plaie qui aurait dû me tuer.  J’avais perdu toute estime de ma personne.

Au seuil de la porte 206, j’ai vu un truc qui n’avait pas frôlé mon imagination.

J’ai vu ma vie défiler

J’ai vu quinze années de mariage bâti sur des poteaux en éponges qui pourtant paraissait solides

J’ai vu l’homme de ma vie sous un angle indécent

J’ai vu une facette de lui qui aurait dû me tuer.

Oh oui j’aurais dû mourir à cet instant-là.

Il y a de ces cicatrices que l’on ne désirait vivre avec.  Il y a des faits qui éternellement devraient rester cachés. Ce soir-là le dicton ‘‘Toute vérité n’est pas bonne à dire’’ eut ses fondements. J’aurais aimé n’avoir rien su, mais par-dessus tout mourir de cet infarctus.

La seconde qui suivit l’ouverture de la porte, ma vessie explosa la première. Je m’étais statufiée. Le liquide chaud coulant le long de mes jambes fut la seule chose me signalant que je n’étais pas dans un cauchemar. Je savais quelle partie de mon corps avait chaud et quelle partie avait froid. Une sensation difficile à décrire mais le contraste eut raison de mon rythme cardiaque. En une fraction de secondes sa fonction vitale s’arrêta.

Une semaine dans le coma, tel fut la réaction de mon être pour digérer la situation.  Il m’a fallu encore un mois avant de pouvoir parler et mon premier mot fut “Pourquoi”.

Combien j’ai regretté me souvenir. Combien j’ai prié pour être amnésique. Mes souvenirs m’ont rendu vide d’émotions, je ne ressentais quasiment rien sinon un énorme trou noir en moi. Mon état humain s’était dissipé à la porte 206. Il ne restait qu’un tas de chair qui machinalement exécutait ce qu’on lui disait.

Lorsqu’enfin David me donna des réponses je fus zombifiée.  Moi, experte en pleurs, irriguant ma joue pour tout et n’importe quoi, je l’écoutais les yeux arides. Je voulais crier, hurler, le maudire mais mes lèvres étaient scellées. Sur l’îlot de la cuisine je voyais les grandes poêles pourtant mes mains restaient dans les siennes.

Une phrase unique

“ Je ne veux pas te perdre mais j’avoue aimer cela également.”

En me réveillant blottie dans ses bras j’ai su que je m’étais évanouie. La chaleur de son corps me réconfortait à un point que je me laissai bercer quelques minutes de plus. Les idées un tantinet claires, je me redressai pour lui dire qu’il pouvait aller baratiner sa mère mais je fus prise au piège de son regard.

Il était anéanti.

Pour avoir côtoyé l’imbécile depuis plus de vingt ans, je savais sans mots dires, ce qui se tramait dans sa tête.

Moi la femme trahie, séchait les larmes de Monsieur trou du cul et l’expression fut bien attribuée. Mes larmes coulaient enfin, au même rythme que les siennes. Je le serai dans mes bras parce que quelque part j’étais heureuse qu’il tienne encore à moi. J’avais dit oui pour le meilleur et pour le pire, et dans mon cas cette situation était le summum des mauvaises passes.

Dans ses bras, peu à peu mes émotions firent surface. Oui j’étais bien dans ces bras et rien que pour ça je ferais tout pour le garder. L’amour rend aveugle dit-on mais dans ma vie je crois qu’il a tout bonnement retiré mes yeux, donc impossible d’être aveugle quand on ne possède pas l’organe de la vue.

J’avais un culot effronté et ma capacité d’acceptation m’étonna moi-même.

« On trouvera une solution » lui avais-je dit sans savoir quels sacrifices que l’on aurait à faire.

La seule chose qui me tenait à cœur : retrouver mon couple. En voyant notre sourire sur la photo de notre seizième anniversaire de mariage je peux dire qu’on a réussi. Je déposai la photo, entamai mon maquillage puis sous la nuisette, J’ajustai correctement la ceinture de mon strap-on et pris le tube de lubrifiant.

Lorsqu’il me fit sortir des toilettes son sourire s’élargit. Il avait mis de côtés ses petits goûts choquants pour se concentrer sur la manière dite normale. Mais ce soir je voulais rejoindre son délire, il m’avait avoué aimer ça, il me fallait donc succomber à ses désirs. Au départ l’idée venait de moi, on en avait parlé mais vu que je ne semblais digérer le procédé, il a préféré qu’on laisse tomber le sujet.

Mais ce soir, pas question d’être une pleurnicharde, pas question que ma cervelle soit confinée dans les normes établies. Avançant avec mon strap-on tout en le massant de mes mains remplies de lubrifiant, j’essayai d’afficher un air confiant alors qu’au fond j’étais dans la limite de l’effroi. Le voir se coucher les mains derrière la nuque avec ce faciès excité me donna l’élan de confiance suffisant pour ce soir, devenir son Homme.

Oh oui ce soir, je serais « en » monsieur. Ce soir je serais aux commandes, ce soir je serais celle qui pénètre.

Parce qu’au seuil de la porte 206, je n’avais pas vu mon homme nu avec une femme mais avec un autre homme. J’ai vu Richard, le mari de Judith tenir mon mari entre ses mains et l’embrasser comme s’il était la seule chose qui existait sur cette terre.

Comment j’ai pu accepter ?

Non, je n’ai rien accepté du tout. Je lui ai fait demander un transfert. J’ai menacé Richard de laisser mon mec tranquille avec une arme. J’étais prête à lui faire un scandale qu’il ne saurait oublier. Je m’en foutais de son titre de ministre, à mes yeux il n’était que la maîtresse que je devais reclasser. Et vu qu’il tenait à son image, il a su rapidement se tenir.

Pourquoi ?

Parce qu’inconditionnellement je l’aimais. Il était ce « Tout » dont je ne pouvais me défaire. Ma plus belle réussite. De plus je n’étais pas Judith. Je n’aurais pu encaisser sans réagir. Je ne saurais vivre dans le silence ni tenir ce rôle pour plaire à la société.

David aimait se faire enculer, je serais donc son homme.

S’il a envie à son tour de donner des coups de reins, je serais donc sa femme.

 

Suis-je folle ?

Oh oui je l’étais de mon mari. Fière d’être à la fois son homme et sa femme.

 

Lire également>> Semeuse d’amour

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4 commentaires
  1. King Berdji ESTIVERNE dit

    Wawwww !!!

  2. Fedorah S dit

    Je perds mes mots
    Je peux seulement vous féliciter
    Wawww?

  3. ORâ dit

    J’ai lu avec plaisir! Felicitations!!!

  4. Dorah dit

    C’est très bien écrit !
    Je suis sans voix.
    Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas lue. 🙂

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